Des mots et des hommes

Les vacances

Tant on les espère, qu’elles finissent par arriver! Les a-t-on planifiées, préparées, rêvées et peut-être même craintes quelque peu? Rupture de rythme révélatrice de nos libertés individuelles comme de nos dépendances obligées, les vacances mettent en relief, en hauteurs comme en creux, notre façon d’être au monde. Petit tour d’horizon de l’infini des possibles.

Ne pas oublier que «vacare» signifie «faire le vide». L’enjeu est de savoir où mettre ce vide. En soi, autour de soi? Faire le vide du travail qui nous a presque complètement vidé? Se désencombrer pour faire la place à l’autre, aux autres? Se mettre en position «off» pour mieux s’offrir et offrir du bon temps?

Ne pas oublier que le mot «temps» est un beau synonyme du mot «vie». Du bon temps à prendre signifie donc simplement de la bonne vie à reprendre. Ne pas oublier d’aller sur le Net et de taper: «citations sur le temps», et trouver le maximum de phrases dans lesquelles je peux immédiatement, ou malicieusement, remplacer le mot temps par le mot «vie». Au hasard, Paul Claudel dans le «Partage de Midi»: «Ce n’est pas le temps qui manque, c’est nous qui lui manquons.» Ce n’est pas la bonne vie qui manque, c’est nous qui manquons à la vie belle!

Ne pas oublier la distinction entre divertissement et repos. Se divertir, c’est vouloir diverger du chemin habituel pour ne plus le parcourir. Je tente d’oublier le quotidien banal et terne pour exciter mes sens dans un univers qui me distrait donc qui me détourne, me soustrait et me détache de mes préoccupations. Je me raconte une autre histoire que mon histoire réelle. Se reposer (otium, quietas) ce n’est pas se détourner de soi, c’est juste arrêter d’entrer en négociation (negotium) avec soi-même et les autres, avec toutes les inquiétudes (inquietas) que cela engendre. Ne pas se détourner de soi, juste s’ennuyer avec soi-même, calmement.

Ne pas oublier d’être égoïste. Dans l’«Eloge de la Sensualité» de John Cowper Powys, philosophe américain antiphilosophes, il nous est dit que nous sommes, dans nos cerveaux, des ichtyosaures. Grands poissons reptiliens aujourd’hui disparus du fond des mers, mais qui se trouvent toujours dans la queue de notre cerveau. L’ichtyosaure jouit intensément de l’instant présent. Donc, ne pas juger des jouissances des autres mammifères que nous fréquentons en vacances. Si le rosé est leur tasse de thé, si le rire gras et les saucisses grillées sont la panse de leur contentement, si la pêche est leur façon de vider la substance agitée de leurs soucis, il font le même processus de jouissance que lorsque vous jouissez d’un bon bouquin qui vous requinque. Cette jouissance est-elle plus noble que celui ou celle qui jouit égoïstement de sa rhétorique brute de coffrage? Le même processus gouverne nos sens même quand nous croyons être des intellos.

Ne pas oublier d’être inscrit(e) aux abonnés absents du jugement en jet continu. Vous voulez éviter de souffrir pendant vos vacances? Rangez vos outils de mesure dans la démesure. Laissez le temps, la vie, se dilater. Les horaires? Oui, à la rigueur sans rigueur, et, même si certains tardent à arriver pour le repas que vous avez concocté avec amour, laissez l’humour y mettre son grain de sel. En vacances, vous n’êtes pas en compétition. Les classements idiots, y compris à la pétanque, ou de savoir qui est le premier arrivé au ponton, sont à mettre dans le placard: ne pas prendre au sérieux toute compétition.

Ne pas oublier de se confronter à ses angoisses métaphysiques. Le temps, la vie, pour soi, peuvent nous entraîner à descendre en nous-mêmes. Ain- si, la durée des vacances finit-elle par nous conduire à notre finitude. Qui suis-je vraiment? Celle ou celui dont je suis le mari ou la femme, est-ce toujours la vie souhaitée? Ces amis méritent-ils mon temps, ma vie? Ces ados si peu adultes, quand vont-ils arrêter de pomper mon énergie? Mon travail et ce ou cette responsable vont-ils cesser de me bouffer la moelle de ma motivation? Les vacances comportent donc aussi un ticket-risque important: la remise en cause. Voir autrement, ressentir différemment, appréhender sans plus être touché: inscrire un décalage, devenir l’ethnologue de sa vie, de sa famille, de sa tri- bu au travail. Ne plus se prendre pour un(e) autre.

Ne pas oublier de s’étonner. La philosophie est à la mode, certes, mais ne pas oublier qu’un vrai philosophe est dans l’accueil de la réalité, dans l’étonnement que celle-ci suscite en lui (elle). S’émerveiller, se laisser nourrir, subjuguer par la beauté, la bonté: cela m’ouvre, me chamboule, me décentre. Découvrir des émotions qui me traversent, engranger des paysages et des visages, des rires et des chansons pour se réchauffer le cœur et le corps lorsque les arbres d’automne seront sous la neige après avoir été vêtus en habits de prince.

Ne pas oublier d’oublier la liste des choses à ne pas oublier.

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Maxime Morand, théologien de formation, a fait son parcours dans les RH au Crédit Suisse, à l'Union bancaire privée, puis chez LODH en tant que responsable des RH. Depuis 2012, il est consultant RH indépendant.

Lien: www.provoc-actions.com

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