Des mots et des hommes

«Ne donnez pas votre cœur à votre employeur!»

Incroyable: plus vous lisez des articles et des commentaires sur les réseaux sociaux au sujet du monde du travail, plus la paranoïa vous guette. Entre la souffrance au travail et le bien-être, entre la passion dans la mise en œuvre et les méthodes pour éviter les pervers narcissiques, entre le désir d’accomplissement personnel et l’insuccès, vous ne savez plus où mettre le curseur. 
Il y a quelques semaines, des collègues aguerris dans le monde des ressources humaines et du management osaient affirmer sur LinkedIn qu’il faut donner son cœur à son employeur. Comme j’étais d’humeur à la fois badine et massacrante, j’ai osé poster un commentaire: «Dites-moi, quelle sera votre rémunération pour le don de votre cœur à votre employeur?» Je me suis fait éjecter de la conversation. 
 
Pour vous dire clairement ma position: je suis en positive colère – du latin ira, qui signifie aussi une énergie créatrice – contre ce courant de pensée qui enflamme les esprits RH. Le monde du travail ne doit pas être un monde dans lequel on souffre de ne pas pouvoir se réaliser personnellement. Le travail n’est pas un lieu de bonheur à accomplir, même si cela est bon d’y passer de bonnes et belles heures. 
 
Il y des arnaques à démasquer:
  1. Le business du bien-être en toutes choses, cela ne nourrit que les éditeurs de la presse spécialisée.
  2. Le business des employeurs qui créent des emplois... souvent précaires et dévalorisés par le changement perpétuel.
  3. Le pseudo business des RH et des consultants qui proposent des clés pour bien vivre et survivre en entreprise. 
Décortiquons: à l’ère de l’indispensable bonheur individuel, les magazines en tous genres nous bombardent de recettes pour affiner nos corps et nos âmes. La méditation devenant ainsi une religion diffuse qui ne porte pas de nom mais qui adoucit la dureté des temps et évite le conflit vrai. Paradoxalement, il n’y a jamais eu autant d’incivilités dans les rapports sociaux, y compris et surtout au travail. Je me suis demandé si cette mode du mindfullness ne finissait pas par engendrer plus de souffrance que de paix? La barre de la réalisation personnelle étant placée si haute qu’elle en devient inatteignable, donc créatrice de frustrations. La mode du développement personnel (meilleures ventes des livres dans les librairies du monde occidental) ne serait-elle pas génératrice de plus grandes angoisses que ce qu’elle prétend guérir? 
 
Allons plus avant dans l’évolution nécrosante du management: l’employeur ne demande plus l’exercice d’un métier au sein d’une équipe, il a tendance à offrir des emplois individuels. Ces emplois sont échangés contre une rémunération avec une exigence de croyance inconditionnelle dans les buts de l’entreprise. Il faut s’identifier! Alors que les emplois deviennent des commodités interchangeables. Le cahier des charges (l’instrument le plus haïssable avec l’entretien d’évaluation), véritable catalogue de responsabilités, tient si peu compte de la personne qui doit le remplir. La gestion du changement, tarte à la crème pas encore renversée, est en réalité une profonde source de souffrance: «Cher employé(e), votre savoir et savoir-faire, nous n’en avons plus rien à faire, votre emploi va changer. Voici les nouvelles approches que vous devrez conquérir, sinon... plus d’emploi.» Les seuls qui finissent par avoir un métier – qui n’en est pas un – ce sont les managers ou les cadres supérieurs: ils n’ont pas un métier de compétences mais un métier de décideur. Car avec des métiers de plus en plus segmentés, les seules personnes susceptibles de s’accomplir seraient les leaders. Et les RH sont écartelés entre le bonheur et la souffrance! 
 
Travail et peine sont connexes. On ne peut l’oublier. Je peux y trouver aussi ma raison d’être, m’identifier au WHY de l’entreprise qui inspire mon être au travail. Dois-je pour autant donner mon cœur, l’ultime de mon existence, à celui qui utilise mon intelligence et mon énergie en vue de générer des services, des produits et des résultats? 
 
Dans ma relation avec mon employeur, je ne dois pas tout donner. Je dois me préserver en ayant une hygiène de vie. Je suis une entreprise à moi tout seul qui loue des services à une autre entreprise. Je ne suis pas subordonné. Je suis un travailleur avec un contrat donnant-donnant. Car ma vie est nettement plus que mon travail. 
 
Attention: les nouvelles modes de management cherchent à mobiliser toutes les qualités humaines et morales des individus sous contrat. Ces tendances voudraient offrir, en contrepartie, des lieux et des comportements qui génèrent du plaisir et du bien-être. Ces modes se couvrent du joli manteau de l’humanisme. Elles ne sont en réalité qu’une manière de manger tout l’homme dans le travail. 
 
Donnez votre curiosité, votre perspicacité, votre engagement et votre détermination, certes, mais préservez vos compétences professionnelles même dans un univers changeant. Votre cœur est beaucoup plus grand que vous ne pouvez l’imaginer. Prenez-en soin, en dehors de votre employeur!
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Maxime Morand, théologien de formation, a fait son parcours dans les RH au Crédit Suisse, à l'Union bancaire privée, puis chez LODH en tant que responsable des RH. Depuis 2012, il est consultant RH indépendant.

Lien: www.provoc-actions.com

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