Des mots et des hommes

Se moquer de la philosophie?

La philosophie ne fait pas le bonheur... et c’est tant mieux! Dans un ouvrage qui vient de paraître sous ce titre aux Editions Flammarion (*), Roger-Pol Droit allume, avec une ironie certes implacable mais respectueuse, les philosophes qui vendent de la «bonheur-attitude».

Il ne s’en prend pas personnellement aux philosophes stars – dont certains sévissent avec brio dans nos contrées romandes, comme les magnifiques André Comte-Sponville et Luc Ferry – mais il dénonce vigoureusement le bien-fondé de l’équation : philosopher et lire les philosophes permet d’accéder au bonheur. Roger-Pol Droit objecte que le bonheur, dans les classiques de la philosophie, dépend au moins partiellement des «augures», à savoir la chance et la malchance, par exemple.
 
Il souligne aussi que le bonheur n’est pas un fruit diététique à consommer individuellement : c’est un mouvement qui traverse une famille, un groupe, une cité. Le bonheur, c’est davantage être ensemble qu’un retour sur investissement dans une démarche de développement personnel. Grâce à Kant et à Schopenhauer, il nous invite finalement à considérer la question du bonheur comme fondamentalement anti-philosophique. La vie, ce n’est pas le bonheur. Cette question relèverait de notre imaginaire, si peu contrôlable, et non pas de notre raison qui recherche – souvent âprement – la vérité.
 
Nulle intention ici de vous proposer une lecture digestive de l’ouvrage, dans lequel chacun pourra peut-être simplement trouver une aide pour traverser ses propres illusions. Osons néanmoins une sorte de transposition. Dans le monde du travail, des ressources humaines, du conseil en leadership, de l’accompagnement de responsables ou des approches thérapeutiques, l’idée d’accéder à un certain bonheur n’est pas toujours très explicite, mais elle est souvent fortement sous-jacente aux démarches entreprises. Nous sommes alors dans une logique de résultats à atteindre, de succès à gagner et de récompense des efforts à obtenir.
 
«Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes» souligne un poème de Louis Aragon: «Que serais-je sans toi?». En effet, du moment où la barre est haut placée, le fait de ne pas l’atteindre équivaut à une constatation d’impossibilité, voire d’échec. Comme nos pratiques sociales ont tendance à inscrire le collectif aux abonnés absents – sauf en cas de forte crise – l’individu est devenu le sujet principal de sa réussite dans la vie. D’où une énorme pression mise sur le bonheur professionnel en tant que signe de réussite.
 
Alors, quelles parades? Comment affronter et confronter en vérité le désir d’être heureux, y compris dans de nécessaires activités rémunératrices? Voici quelques pistes parmi les plus fréquentées. Avec les courants orientaux, la religion du présent a-temporel (et sa ritournelle du «lâcher prise») indique des ressources possibles. Mais l’itinéraire, le chemin de la sagesse, est quelquefois rude. Nous pouvons aussi nous intéresser à la vérité sur qui nous sommes: rendre visite à soi-même sans complaisance, arrêter le film de ses regrets et de ses désirs pour ne donner à ses sens que le strict minimum.
 
De mon point de vue, la recherche du bonheur ne relève pas de la philosophie. Elle pourrait procéder d’une question religieuse, qui nous relie à nous-mêmes et à l’univers, à un grand récit. N’oublions pas l’éthique: Roger-Pol Droit souligne que des personnes sacrifient leur bonheur personnel pour des causes éminentes à leurs yeux. Finalement, la philosophie peut aussi conduire au don de soi.
 
Peut-être, de manière un peu immodeste, je trouve dommage qu’une piste philosophique n’ait pas été vraiment explorée: l’amitié comme lieu philosophique de la connaissance de l’autre, de soi-même et des relations humaines «heureuses». Je ne peux que vous inviter à rechercher par vous-même sur la toile: les philosophes et l’amitié. Prendre le temps de relire Aristote dans «L’Ethique à Nicomaque», Livre 8, par exemple.
 
Reste une polémique: la philosophie comme chemin vers le bonheur serait une nouvelle mode justifiant la mondanité de quelques philosophes. L’interrogation vaut la peine d’être posée. Mais terminons sur une note un peu plus légère, en méditant sur une phrase de René Char partagée avec son ami Albert Camus: «Deux hirondelles tantôt silencieuses, tantôt loquaces se partagent l’infini du ciel et le même auvent.» Aussi, comme Blaise Pascal le note dans ses «Pensées»: «Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher!»
 
(*) La philosophie ne fait pas le bonheur... et c’est tant mieux! Editions Flammarion, 2015
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Maxime Morand, théologien de formation, a fait son parcours dans les RH au Crédit Suisse, à l'Union bancaire privée, puis chez LODH en tant que responsable des RH. Depuis 2012, il est consultant RH indépendant.

Lien: www.provoc-actions.com

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