Dossier

«La tendance du tout quantifiable a beaucoup nui à la fonction RH»

Responsable des ressources humaines à Retraites Populaires depuis 16 ans, co-président du CRQP de Lausanne (formations RH), Perry Fleury analyse ici avec un regard critique les tendances RH qui ont traversé la Suisse romande ces vingt dernières années.

La direction générale de Retraites Populaires vient de changer. Quelle est votre tactique pour reconstruire un partenariat stratégique?

Perry Fleury: Effectivement, une partie du Comité de direction a changé l’an dernier, avec un nouveau directeur général issu du sérail, Philippe Doffey. Nous avons notamment pu recruter deux nouveaux directeurs reconnus pour assurer la relève à la tête d’autres divisions (Serge Ledermann et Alain Lapaire, ndlr). Ils illustrent le changement qu’a initié notre institution depuis 18 mois. Nous avons désormais une direction très percutante, qui pose un regard neuf sur le fonctionnement de l’entreprise. Dans l’environnement économique actuel, nous devions être beaucoup plus réactifs, même si notre vision porte sur le long terme. L’autre spécificité de nos activités est la proximité avec nos clients. Si nous commettons des erreurs, cela se saura et très vite. Les événements qui ont été relatés dans les médias l’an dernier (le directeur de la Division immobilier et le directeur général ont démissionné à la suite d’un conflit d’intérêt, ndlr), nous ont appris à être plus transparents. Et notre position commerciale particulière, de par notre statut parapublic, nous oblige à une certaine efficience dans le rapport coûts–prestations.

Ce qui veut dire en termes RH?

Sur le plan du recrutement, nous visons des spécialistes et des cadres très affûtés. Nous devons les séduire avec des arguments qui tiennent la route. Sur certains aspects, nous avons l’avantage de la stabilité d’une entreprise garantie par l’Etat et nous fonctionnons avec des méthodes et outils similaires au secteur privé. Par contre, au niveau salarial, nous n’avons pas les mêmes opportunités que les banques ou que nos collègues assureurs.

Et quels arguments employez-vous pour positionner la fonction RH en tant que partenaire stratégique?

(Sourire). Cela fait longtemps qu’on parle de cette tendance du HR Business Partner. En ce qui me concerne, je le conçois comme la faculté à déployer des compétences que les autres n’ont pas. Le conseil au recrutement est un exemple. Et il s’agit aussi de décharger nos collègues de la ligne efficacement. Cette posture n’est pas partagée par tout le monde. J’observe parfois la mise en place de SIRH (systèmes d’informations RH, ndlr) puissants avec des process très élaborés, mais qui ont tendance à rejeter le travail sur la ligne. Mon souci à Retraites Populaires est de proposer un service que nul autre ne peut produire, ni via une agence de travail temporaire, ni via une société de payroll externe.

Et cette posture convainc votre nouvelle direction?

Oui. Ils attendent aussi de nous que nous prouvions notre valeur ajoutée. Pas forcément de manière chiffrée, plutôt par la qualité des avis critiques et des outils que nous leur apportons. A mon sens, le «nirvana» de la pratique RH, c’est de pouvoir présenter l’entreprise à un candidat en se situant aux confins de toutes les disciplines. Cela implique de comprendre nos activités, notre culture, nos forces et nos faiblesses, pour en tirer un argumentaire convaincant. Le RH devient ainsi celui qui accompagne la nouvelle recrue dans l’organisation. Cette posture implique aussi que nous soyons au clair sur notre relation au pouvoir. Les RH ne sont pas là pour prendre des décisions à la place des autres.

Quels sont vos deux dossiers RH prioritaires en 2014?

Nous avons acquis l’an dernier un nouveau système d’information RH. L’ancien datait de la période des lacustres (sourires). Nous allons donc commencer la phase d’implémentation et mettre en place des dossiers électroniques accessibles via un portail RH sécurisé. Le deuxième dossier prioritaire sera de revoir notre système d’appréciation.

Vous êtes responsable RH à Retraites Populaires depuis 16 ans. Vous avez sans doute connu des effets de mode RH?

(Rires). Oui, plusieurs. Quand je suis entré à la Société de Banque Suisse en 1988, on parlait déjà du retour sur investissement des plans de formation. Je me souviens à l’époque d’avoir suivi un cours donné par un ponte américain pour apprendre à calculer le ROI d’une formation. Cette tendance à vouloir mesurer les effets des RH revient d’ailleurs régulièrement sur le tapis. Et chaque fois on retourne aux fondamentaux. Les RH gèrent des intangibles, qui par définition, ne sont pas mesurables. Cette tendance du «tout quanti- fiable» a beaucoup nui à la fonction RH dans les années 1990. On a exigé de cette fonction d’être plus scientifique, plus rigoureuse, bref, de se rapprocher, comme d’autres activités, de méthodes agressives venues en particulier du monde anglo-saxon et, au fond, on a vécu des aberrations. Certains tableaux de bord et autres outils de reporting sont absurdes. On ne tire pas sur une fleur pour qu’elle pousse plus vite. On a voulu accélérer le temps des RH alors qu’en réalité, accompagner une personne dans son développement se fait à long terme.

Et on en est revenu aujourd’hui?

Je le pense, oui. J’entends des paroles beaucoup plus sages sur le tout quantifier en RH.

Vous co-présidez le CRQP. Quels sont les sujets qui attirent le plus en 2014?

Les cours pour maîtriser les dispositifs d’assessment attirent toujours du monde. Et il y a de nombreuses demandes sur le positionnement stratégique RH: comment peser au sein d’un comité de direction. Ce ne sont pas des cours faciles. La théorie passe encore, mais la mise en pratique est plus compliquée.

HR Today a publié plusieurs articles annonçant la mort des DRH. Qu’en pensez-vous et comment faites-vous pour ne pas mourir?

J’estime que les RH doivent être au service du modèle d’affaires dans lequel ils évoluent. Si ce modèle positionne les RH en tant que service indépendant, voire externe, pourquoi pas. De toute façon, le recrutement, la gestion de la relève, la paie... tout le monde en a besoin. Ce n’est donc pas la mort des DRH qui me préoccupe mais plutôt leur incapacité à s’adapter au modèle d’affaires afin d’y faire respecter des valeurs et des fondamentaux humains.

De nombreux DRH ont exprimé leur méfiance envers certains outils psychologisants. La PNL, l’Analyse transactionnelle et la graphologie notamment. Vous venez de vous former auprès de Vincent Lehnardt, pape de l’Analyse transactionnelle. Votre point de vue a-t-il changé sur ces techniques d’accompagnement?

(Rires). Effectivement, je viens de suivre une formation de Vincent Lenhardt, mais plutôt par intérêt pour le coaching et le team-building. Cela dit, c’est vrai que les RH ont parfois tendance à se réfugier derrière des concepts «psychologisants», pensant devenir plus crédibles. En réalité, et c’est ce que Vincent Lenhardt enseigne, il suffit parfois d’un simple regard, d’une attitude ouverte et bienveillante, pour faire bouger les choses. Ce sont la posture et ce que vous irradiez qui font la différence. Lenhardt parle de bienveillance, mais sans complaisance. Je pense donc que tous ces outils ont leur place, pour autant qu’ils aient une certaine crédibilité scientifique, ce qui n’est pas toujours le cas, et qu’ils soient utilisés à bon escient. De plus, leur transcription dans la pratique ne devrait pas être trop visible.

Quels sont les projets RH que vous n’avez jamais réussi à vendre à votre direction générale?

(Sourire). Je pense que nous pouvons mieux travailler sur notre image employeur. Nous avons mis en place de nombreuses prestations RH intéressantes, des outils et des avantages sociaux par exemple, mais on «oublie» parfois de les vendre. Nous savons le faire au recrutement. Mais pas suffisamment en interne.

D’autres sujets qui n’ont jamais passé la rampe?

Oui. Pour modifier à l’époque notre organisation du travail très verticale et en «silos», nous voulions encourager les cadres à plus de mobilité interne, même à court terme. Sans succès.

Quelle est la valeur ajoutée de Perry Fleury en trois mots clés?

(Rires). Un, la fiabilité. On peut compter sur moi. Deux, une forme de créativité. Et trois, je pense que j’aime profondément mon métier. Même s’il m’arrive de le détester, je m’engage personnellement depuis longtemps à le développer, autant à l’interne qu’à l’externe.

 

DRH et guitariste rock

Perry Fleury est responsable des RH et du développement durable à Retraites Populaires depuis 1998. Retraites Populaires est une institution de droit public, active dans l’assurance vie et la prévoyance, l’immobilier, le prêt hypothécaire, la gestion d’institutions de prévoyance et la gestion de fonds. Elle emploie environ 360 collaborateurs et ses avoirs sous gestion représentent plus de 18 milliards de francs. Après une licence en économie et en gestion d’entreprise à l’Université de Lausanne, Perry Fleury entre à la Société de Banque Suisse, où il devient le responsable de la formation. Guitariste rock de talent, il est également président du Conseil de la Fondation des Oliviers (traitement des dépendances) et vice-président du CRQP (formations RH).

 

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Marc Benninger est le rédacteur en chef de la version française de HR Today depuis 2006.

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