Conseils pratiques

«Le détachement relationnel génère un stress important»

Consultant en leadership et en développement organisationnel, Jean-Pierre Heiniger interviendra aux prochaines Rencontres Horizons de Crêt-Bérard. Il parlera de l’importance de cultiver des relations humaines en entreprise.

Vous intervenez à l’IMD de Lausanne où vous réapprenez aux managers à soigner la relation. En ont-ils tant besoin?

Jean-Pierre Heiniger: En entreprise, les individus sont confrontés à une tension permanente entre la tâche et la relation. Il y a des tâches à accomplir et des relations humaines à entretenir. A cause de la pression du rendement et des résultats, la tâche a tendance à primer sur le lien. Dans ce contexte, les personnes deviennent de moins en moins importantes et sont parfois considérées comme des obstacles à la tâche. Ce détachement relationnel génère un stress supplémentaire, avec des dégâts parfois importants.

Vos interventions visent donc à réintroduire la notion de lien?

Oui. La recherche scientifique a montré que les individus ont besoin de se sentir en sécurité. Quand je fais de la montagne, je suis relié à un collègue par une corde. Cette corde représente ma base de sécurité. En cas de glissade, elle me permettra d’être soutenu, épaulé et protégé.

Le lien est donc étroitement lié au sentiment de sécurité?

L’humain est un être d’altérité, il se construit par et avec l’autre. Le monde du travail nous individualise, car il nous pousse à nous concentrer sur les tâches. Nous avons donc progressivement perdu notre capacité relationnelle, qui est à la base de notre sentiment de bien-être. Mon rôle est de la réintroduire, car elle fait partie de notre ADN.

Comment procédez-vous?

Cela commence par un travail d’introspection. Pour comprendre qui est l’autre, je dois d’abord comprendre qui je suis. Je ne peux pas conduire autrui si je ne sais pas me conduire moi-même. Ce cheminement permet de créer du lien intérieur et du lien à autrui. Il s’agit de recréer ce lien protecteur, de remettre l’église au centre du village en quelque sorte, de remettre l’humain au centre.

Qu’entendez-vous concrètement par «travail d’introspection»?

De revenir aux fondamentaux, à ce qui nous constitue. Ce questionnement va générer de la tension, mais cela va aussi créer un environnement propice à un développement plus durable, exactement le contraire du stress et de l’épuisement que beaucoup de gens vivent aujourd’hui. Ces souffrances sont le résultat de ce détachement de nos besoins fondamentaux, des besoins de l’organisation. Nous avons perdu ces liens indispensables.

En quoi cette introspection génère-t-elle des tensions?

Inévitablement, si j’accepte mes besoins fondamentaux, je serai confronté à des dilemmes. Je serai confronté à un champ de tensions entre mes besoins privés, les besoins de mon équipe et les besoins de l’organisation. Cela impliquera d’ajuster ma voilure, de faire des choix, de réduire mon dévouement à certaines tâches, de revoir ma stratégie personnelle et de repenser les choses en fonction de l’organisation sociale de l’entreprise. Cette tension intérieure me rendra responsable de ce que je suis en train de créer.

C’est donc un nouvel équilibre à trouver?

Oui. Dans le fond, l’important, c’est d’arriver à juguler ces champs de tension. Comment allier l’entrepreneur, qui ose (daring en anglais) et qui accomplit des tâches, avec l’être humain, qui soigne les relations et cultive sa bienveillance (caring en anglais). Nous sommes constamment tiraillés entre l’envie d’entreprendre et la relation bienveillante.

Comment maintenir cet équilibre?

Comment marcher sur deux jambes? Je peux très bien avancer sur une seule jambe, mais j’avance mieux et plus longtemps avec les deux. Dans notre société de la performance, tout est mesuré en termes de rentabilité et de succès individuel. Nous avons tendance à opposer ces deux forces: l’entrepreneuriat et la bienveillance. Elles sont en réalité intriquées et interdépendantes. Nous sommes des êtres de lien, tous reliés les uns aux autres.

Par quel bout commencer?

Je propose de commencer par une réflexion sur la notion de performance. Aujourd’hui, la performance nous aspire dans tous les domaines de notre vie. La performance est l’indicateur qui mesure notre capacité à réaliser des tâches. Mais elle a aussi un prix. Elle nous coûte le temps d’être en lien. Au nom de la performance, ma focale sera de plus en plus anglée sur ma personne. Nous sommes en quelque sorte pris en otage par notre performance. Nous n’existons plus que par elle. Elle nous tyrannise et est devenue une forme d’addiction.

L'intervenant

Ancien Directeur de la Fontanelle à Mex (accompagnement de jeunes en difficulté), Jean-Pierre Heiniger est consultant en leadership à l’IMD et en développement organisationnel au réseau syllogos.

 

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Marc Benninger est le rédacteur en chef de la version française de HR Today depuis 2006.

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