Débat

Congés sabbatiques pour tous?

Pratique courante dans le monde de l’enseignement, les congés sabbatiques commencent à se diffuser dans le secteur privé puisqu’ils sont une réponse au besoin d’un meilleur Work-Life Balance. Mais ces longues coupures sont-elles bénéfiques pour tout le monde? Quand faut-il les implémenter et quand ne sont-elles pas une bonne idée? Notre débat.

Pour: Anneta Karavia

Cela fait dix ans que j’ai vu pour la première fois le mot «congé sabbatique» dans un CV. A l’époque, j’étais stagiaire dans une société de recrutement à Melbourne. J’ai dû lancer une petite recherche sur Internet pour comprendre de quoi il s’agissait. Alors que je découvrais ce concept, il était déjà courant en Australie. Durant leurs études, les Australiens ont coutume de faire un break pendant un semestre pour passer du temps en famille ou réaliser un rêve.

La durée de ces congés variait entre trois et neuf mois, parfois même jusqu’à une année. Ce temps libre était toujours considéré comme étant de valeur et riche en apprentissages. Les employeurs encourageaient leurs employés à prendre ces congés non-payés. Souvent même, ces employés partis en congé étaient promus à leur retour. Parfois bien sûr, ces coupures dans une carrière ne se recollaient plus et les collaborateurs changeaient de job à leur retour. Mais d’une manière générale, ces sabbatiques étaient très bien vus en Australie, considérés comme une chance avec de nombreux avantages.

De retour en Suisse, ces congés sabbatiques n’apparaissaient que dans les CV des candidats anglo-saxons. Ici, le concept du congé non-payé de longue durée laissait un arrière-goût amer. Ils étaient même souvent associés à un burnout. Au lieu d’en voir les côtés positifs, les Suisses ne parlaient que des risques, des effets collatéraux, du coût financier et du temps considérable nécessaire pour les organiser. Le congé sabbatique était de plus en plus associé à une source de stress supplémentaire et cette pause bien méritée devenait un point faible. Parfois, un congé sabbatique est causé par une crise dans la vie privée. D’autres y voient l’opportunité de changer enfin de métier, voire de vie.

Mais ces bonnes ou mauvaises raisons ont-elles vraiment leur importance quand on parle de congé sabbatique? Le résultat final n’est-il pas la seule mesure pertinente? Car j’ai toujours constaté la même chose chez les personnes qui rentraient d’un tel congé: elles avaient pris du recul et abordaient désormais leur vie avec un regard plus lucide et posé. Observez autour de vous les personnes qui ont pris un congé sabbatique. Ce sont souvent des gens inspirants, positifs et contents. Ces gens-là méritent notre admiration. Non pas parce qu’ils sont meilleurs, mais parce qu’ils ont donné la priorité à leur vie.

Contre: Philippe Guldin

Les congés sabbatiques sont à la mode. Pourquoi donc être contre? Notamment car ils ont un coût. Et ce n’est pas seulement le congé qu’il faut financer. Durant son absence, le collaborateur ne paie pas sa LPP, ni ses cotisations sociales, à moins qu’il ne les finance de sa poche. Pareil pour l’assurance-accident, lors des longues absences.

Je ne suis pas d’accord non plus avec l’affirmation que ces congés sabbatiques sont bénéfiques pour tous les collaborateurs. Pour certaines personnes, le retour à la vie active après une longue pause peut être difficile. Surtout, si elles ont choisi de démissionner avant leur congé et qu’elles doivent commencer par postuler après une longue absence. La situation idéale serait de partir en congé sabbatique avant de démarrer un nouveau défi professionnel, et de le prévoir avant de partir. Le pire des scénarios serait de rentrer au pays pour se retrouver au chômage, devoir accepter un poste moins intéressant que le précédent et donc de réduire ses opportunités de carrière.

Ce qui prime lors d’un congé sabbatique est la manière dont vous utilisez votre temps durant le congé. En d’autres termes, quelle est votre intention? Si l’objectif est de vous reposer et que votre congé vous le permet, tant mieux pour vous! Ce qui serait plus discutable serait d’utiliser ce congé pour fuir une situation professionnelle ou privée compliquée. Au lieu d’un sabbatique, je recommanderais dans ce cas plutôt un coaching.

Si  l’on prend la perspective de l’employeur, plusieurs éléments jouent en défaveur du congé sabbatique. Si le collaborateur ne démissionne pas et choisit la voie du congé non-payé, cela causera plusieurs problèmes administratifs – organisationnels, juridiques et de planification.

Pour régler toutes ces questions, l’employeur devra investir des ressources et du temps, ce qui par ailleurs est aussi un investissement dans son collaborateur. Car les opérations vont se poursuivre pendant l’absence du collaborateur. D’où le besoin qu’a l’employeur de savoir si son collaborateur va revenir motivé de son congé et apporter à l’entreprise une réelle valeur ajoutée à son retour. Un collaborateur qui hésite à prendre un sabbatique doit donc s’attendre à ce que son employeur se pose des questions, surtout si les raisons évoquées sont peu convaincantes.

Je conseille donc vivement de bien réfléchir avant d’en parler à votre supérieur. Quelles sont mes raisons? Quels sont mes objectifs? S’il souhaite pouvoir réintégrer l’équipe après son absence, le collaborateur a intérêt à être au clair et transparent sur ce sujet. Et s’il choisit de démissionner, il a intérêt de le faire avec une calculette à la main et en mesurant lucidement ses chances de retrouver un emploi après son congé.

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Anneta Karavia  est Senior Talent  Acquisition Consultant chez Level Consulting SA, active dans le segment du recrutement pour les entreprises suisses et internationales. En tant que Social Media Coach, elle accompagne les candidats-es dans leur transition de carrière.

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Philippe Guldin est le fondateur de Guldin Executive Search SA. Il s’est spécialisé dans le recrutement de profils spécialisés. Assesseur certifié MPA, il propose aussi des assessments et des coachings. Philippe Guldin a une formation de politologue

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