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«Le lien entre inégalités hiérarchiques et santé n’est pas pas purement social ou humain»

Le Professeur Alexandre Mauron explique pourquoi les études sur les babouins ont permis de mieux comprendre le mécanisme du stress organisationnel sur le fonctionnement du corps humain. L’estime de soi et le sentiment de sécurité ont aussi des effets.

Quel est le lien entre les sociétés humaines et celle des primates?

Alexandre Mauron: Pour commencer, il faut se rappeler que le stress n’est pas uniquement mental. Défini par des endocrinologues au départ, il correspond à un phénomène biochimique, soit un ensemble de réactions physiologiques héritées de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs.

Les primatologues se sont dits que si les hiérarchies créent des  inégalités en santé et que l’hypothèse du stress au sens biologique du terme qui le positionne comme concept médiateur entre comportements, psychologie et biologie se vérifie, on devait retrouver la même chose chez les primates non humains, en particulier chez ceux qui vivent de manière très hiérarchisée. C’est le cas notamment des babouins.

Quelles études ont appuyé cette analyse?

Le scientifique Robert Sapolsky de l’Université de Stanford a étudié les comportements sociaux des singes. Il a ajouté un volet biologique aux études sur les effets nocifs de la hiérarchie. Dans ses démarches, il s’est penché sur les attitudes d’une colonie de babouins qui est très hiérarchisée et sur l’état de santé de ses différents membres.

Par exemple, il existe un mâle alpha qui a droit à plus de nourriture et plus de femelles. Chez ces grands singes où les hiérarchies conditionnent de façon décisive la vie dans le groupe, la position de chaque individu dans la structure a un effet très marqué sur sa santé.

Le chercheur américain a établi que les singes en bas de l’échelle vivent moins longtemps. Ils sont en moins bonne santé et souffrent de pathologies similaires aux maladies dites de civilisation comme le diabète notamment. Il existe donc un lien entre les inégalités hiérarchiques et la santé qui n’est pas purement social ou humain. Cela renvoie à des mécanismes biologiques anciens que l’on retrouve chez les primates.

Quel est l’impact de cette étude sur les singes pour la vie en organisation?

Dans les années nonante, une explication triviale mentionnant entre autres que les gens en bas de l’échelle avaient plus des comportements nocifs pour leur santé (ils fument plus et boivent plus à la sortie du travail) a tenté de normaliser les résultats des études sur les comportements des hiérarchies.

Du point de vue scientifique, les recherches sur les babouins ont alors joué un rôle important. Michael Marmot, qui revient sur les recherches de Sapolsky, relève même que les babouins positionnés au bas de l’échelle pourtant ne mangent pas chez Mac Donald, ne fument pas et n’oublient pas leur rendez-vous chez le médecin. En d’autres termes, on ne peut prétendre qu’ils ont un comportement fautif. En outre, les singes au statut plus élevé ne lisent pas les pages santé du New York Times et ne vont pas s’entraîner dans un club de fitness.

Cela donne une nouvelle portée au principe que l’on est responsable de sa santé?

On nous dit toujours d’arrêter de fumer et de s’exercer une heure par jour. Et que si on est malade, c’est de notre faute. Ce sont des idées reçues. En fait, il n’y a pas que cela. Les fortes hiérarchies ont toujours existé. Mais la manière dont leur existence se traduit en paramètre de santé comme les maladies fréquentes, la mortalité est modulable. Cela dépend aussi de l’estime de soi et d’un sentiment de sécurité.

Justement quelle est l’importance de cette estime de soi si l’on se place dans le cadre de l’entreprise?

Dans une société, quel que soit le travail d’une personne, elle aura toujours besoin de reconnaissance, d’une forme de contrôle sur son activité et de sécurité. Les entreprises qui menacent de licencier les gens qui ne réalisent pas leurs chiffres de vente sont  toxiques.

La leçon à retenir pour les ressources humaines serait d’aplanir les hiérarchies et de faire en sorte que chacun puisse trouver une satisfaction au travail en restant protégé du stress. Il s’agit aussi d’idées qui relèvent d’une politique de santé au sein de l’entreprise. Les ressources humaines devront s’habituer à l’idée que la santé des employés n’est pas uniquement une affaire de santé publique mais aussi quelque chose qui concerne la structure même de leur société.

D’ailleurs en Suisse, les personnes qui meurent à cause de leur travail ne sont plus majoritairement des maçons sur les chantiers ou des employés manipulant des substances dangereuses mais des employés de bureaux victimes de stress toxique.

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Patricia Meunier est journaliste indépendante en Suisse romande. Elle collabore avec HR Today depuis 2010.

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