Agilité

Créer des espaces de discussions sur le travail est au coeur de l'agilité

Télétravail, horaires flexibles, hybridation des lieux et des temps : Les nouvelles modalités de travail ont tenu leurs promesses sur bien des points. Plus de liberté, souvent plus d'efficacité individuelle, parfois une meilleure qualité de vie. Mais elles ont aussi un angle mort : le travail ensemble.

On n’a jamais autant parlé d’agilité. Et jamais autant travaillé chacun dans son coin. L’autonomie est devenue un mot d’ordre. La responsabilisation, un idéal managérial. L’agilité, un horizon stratégique. Chacun fait sa part, atteint ses objectifs, respecte les délais. Tout fonctionne. Mais l’action collective se raréfie et le travail se fait de plus en plus en solitaire.

Car l’agilité organisationnelle ne repose pas sur une addition de performances individuelles. Elle repose sur la capacité d’un collectif à décider, à s’ajuster en permanence et à apprendre en marchant. Autonomie et coopération ne s’opposent pas: elles sont indissociables. Quand l’une progresse sans l’autre, l’agilité n’est plus qu’un slogan vidé de son sens. À l’heure où la plupart des entreprises et des organisations cherchent à développer leur agilité, une question prend une importance croissante: comment décide-t-on et agit-on ensemble quand le travail se fragmente, se déspatialise et s’individualise?

Quand la flexibilité fragilise le collectif

Les recherches sur le sujet aboutissent à des résultats sans équivoque. Quand les interactions quotidiennes se raréfient, quand les échanges informels disparaissent, le collectif s’affaiblit. Comme un muscle, il s’atrophie quand on ne l’utilise plus. L’organisation peut alors devenir une juxtaposition d’individus compétents, autonomes, engagés… mais désaccordés. Dès lors, la vraie question n’est plus seulement où et quand on travaille, mais comment on continue à fabriquer du sens commun, de la confiance et des règles partagées dans un environnement flexible et déspatialisé.

Les espaces de discussion sur le travail: l’agilité en actes

C’est pour cela que les espaces de discussion sur le travail (EDT) deviennent décisifs. Ils offrent un espace dédié au travail réel: non pas celui des procédures ou des indicateurs, mais celui qui se fait effectivement, avec ses arbitrages invisibles, ses dilemmes quotidiens et ses ajustements permanents. Loin d’être une réunion de plus, les EDT sont l’un des rares lieux où l’agilité prend corps dans la pratique.

Ils permettent d’aborder ce qui, d’ordinaire, reste sous silence: des délais tenus au prix de procédures devenues intenables; des collaborateurs qui font «au mieux», chacun dans son coin, faute de priorités partagées; des tensions qui s’installent parce que le travail n’est jamais mis en discussion. L’EDT sert précisément à cela: rendre dicible ce qui coince, clarifier les priorités et les arbitrages, construire une vision collective du travail et apprendre ensemble.

Un levier majeur de la performance…

Les travaux scientifiques montrent que les EDT jouent un rôle important dans les équipes, mais aussi qu’il existe un lien fort entre présence d’EDT et performance de l’organisation. Ils ont également un impact significatif sur l’implication des collaborateurs (Laborie et Abord de Chatillon, 2025).

Pourquoi les EDT sont-ils associés à de meilleures performances?D'abord parce qu'ils permettent de régler un problème simple et massif: les règles ne disent jamais tout. Discuter du travail, c'est permettre aux équipes d'ajuster collectivement les règles au réel, plutôt que de les appliquer aveuglément. L'agilité naît ici: dans la capacité à se débrouiller intelligemment ensemble. Les EDT permettent aussi de confronter les points de vue pour construire un langage commun, une vision partagée. Et sans langage commun, pas de coordination rapide, pas de décision fluide.

Ils jouent enfin un rôle clé dans la définition du «travail bien fait». Le travail bien fait, ce n’est pas un KPI. C’est une discussion: est-ce qu’on est fiers de ce qu’on a livré? Dans des organisations saturées d’indicateurs parfois contradictoires, cette question est loin d’être anodine. C’est pourquoi supprimer les discussions pour gagner du temps est souvent le meilleur moyen d’en perdre: quand le travail ne peut plus être discuté, la coordination ralentit, les décisions se dégradent et la performance s’érode.

… mais aussi de la santé au travail

Les EDT ont en outre démontré leur impact important sur la santé au travail (Desmarais et Abord de Chatillon, 2017) et font partie des outils majeurs de prévention des risques psychosociaux. Ils renforcent ainsi le soutien social entre collaborateurs, ce qui est une dimension essentielle du bien-être au travail. Ils peuvent également contribuer à une évolution de la relation managériale. Le manager n’est pas seulement celui qui fixe des objectifs ou contrôle des résultats. Il devient garant des espaces où le travail peut être discuté et régulé collectivement.

Les EDT jouent aussi un rôle souvent sous-estimé dans la régulation émotionnelle (Desmarais et Agassiz, 2025). En offrant un espace où les tensions, les doutes et les épreuves peuvent être partagés, ils participent à la santé au travail et à la soutenabilité de l’engagement.

Un outil puissant, sous conditions

Ainsi, les EDT sont un antidote crédible aux risques organisationnels et psychosociaux des nouvelles modalités de travail. Mais ils ne s’improvisent pas. Un EDT utile est centré sur le travail réel, pas sur des généralités. Sans cela, la discussion se vide de sa substance. Il est relié aux lieux de décision: ce qui se dit doit pouvoir produire des effets visibles. Il s’inscrit dans la durée, car la confiance ne se décrète pas. Et il est outillé, pour que la parole se transforme en action.

Discuter du travail: une condition de l’agilité durable

À force de réduire l’agilité à des méthodes ou à des outils, on en oublie l’essentiel. Une organisation ne devient pas agile en silence. Discuter du travail, ce n’est pas une perte de temps. C’est du travail. Et c’est peut-être aujourd’hui l’un des investissements les plus sûrs pour construire des collectifs capables de durer, de s’adapter et de décider ensemble. L’agilité organisationnelle ne se décrète pas. Elle se discute.


Références

Abord de Chatillon, E. A., & Desmarais, C. (2017). Espaces de discussion, management et épuisement

professionnel. @ GRH, 23(2), 13-36

Desmarais, C., & Agassiz, I. (2024). Les stratégies de régulation émotionnelle collective au sein des

espaces de discussion: l’étude de trois équipes dans des secteurs à risque émotionnel. Revue inter-

nationale de psychosociologie et de gestion des comportements organisationnels, (80), 11-34.

Laborie, C., & Abord de Chatillon, E. (2025). Les espaces de discussion du travail: des outils de

régulation salutaires pour la santé, la performance et l’implication des télétravailleurs. Management

international, 29(1), 106-118.

commenter 0 commentaires HR Cosmos
Céline Desmarais est Professeure et co-Directrice du MAS Développement Humain dans les Organisations, HEIG-VD.
Plus d'articles de Céline Desmarais

Cela peut vous intéresser