Débat

Interdire les tatouages sur la place de travail?

Les Suisses sont de plus en plus adeptes de tatouages. En principe, cela reste une affaire privée. Un employeur peut en revanche exiger de couvrir ces tatouages pendant les heures de travail. Trois experts discutent ici de la pertinence de cette mesure.

Florian Schrodt

Lors du dix-huitième anniversaire de ma (petite) sœur, je lui ai demandé ce qu’elle souhaitait. Sa réponse et ma réaction m’ont fait réfléchir. Certes, j’étais content d’entendre qu’elle avait dépassé sa phase «poney», mais quand elle m’a dit qu’elle avait envie de se faire tatouer, je suis resté perplexe. Ce n’était pas ce que je lui souhaitais et, dans mon esprit, elle restait ma petite sœur. Nous avons donc eu une conversation.

Son point de vue m’a semblé très raisonnable. J’entends par là: comment peut-on contester quelque chose à quelqu’un de majeur et responsable? Notre société ne leur accorde-t-elle pas un droit de vote sur les affaires sensibles du pays? Le sens, les droits individuels et la responsabilité sont des sujets très à la mode, surtout dans le domaine RH. J’ai parfois de la peine à concilier ces idées avec l’esprit procédurier et très juridique qui règne dans nos organisations. N’avons-nous pas de sujets plus importants à débattre que le risque de conflits causés par un tatouage? De quels conflits parlons-nous? Les discours actuels sont au développement personnel et à l’apprentissage tout au long de la vie. Pour certains, ce développement passe par un tatouage. Si la Fonction RH veut s’adapter au monde, elle doit commencer par le laisser entrer dans nos environnements de travail. Les jugements sommaires sont à éviter.

Bien au contraire, il s’agit d’appréhender les choses au cas par cas et dans leur contexte tout en laissant l’église au milieu du village. Une petite recherche sur Wikipedia montre qu’en Autriche, 40% des moins de 35 ans ont un tatouage. On y découvre aussi que la «frontière du T-Shirt» est en train de devenir une règle tacite en entreprise. Et si cette question devient un enjeu de compétence, nous perdons vraiment notre temps. Notez au passage que je n’ai personnellement aucun tatouage. J’ai voulu en revanche choquer mes parents avant la fin de ma scolarité et je me suis fait un piercing à l’oreille. Je l’ai heureusement retiré depuis.

Anita Hug

De nombreux collaborateurs ont déjà fait de mauvaises expériences sur la place de travail à cause de leurs tatouages: c’est l’exemple du collègue qui se permet des commentaires désagréables («Se faire tatouer est bête, gamin ou moche») ou qui exige de les faire recouvrir pendant les heures de bureau. La loi (Art. 321d CO) autorise non seulement l’employeur à donner des directives sur l’activité professionnelle et sur les comportements adéquats, mais aussi sur l’habillement et la nécessité dans certaines situations de cacher un tatouage.

Ces directives sont contraignantes: celui ou celle qui refuse de les appliquer risque un licenciement. Ces directives doivent être en lien avec l’activité et ne devraient pas être trop pointilleuses ou absurdes. Un employé est tenu de suivre ces directives uniquement s’il en est capable. Ce droit d’édicter des directives ne doit pas enfreindre la protection de la personnalité (Art. 328 CO) des travailleurs. L’employeur doit protéger ce droit et éviter toute ingérence dans la sphère personnelle des employés. Une interdiction généralisée des tatouages doit par conséquent être fondée sur des raisons très claires. Dans certaines organisations, qui impliquent des tâches spécifiques – notamment dans les cliniques, les EMS ou les banques, les employés sont tenus de respecter des règles strictes.

La situation est tout autre dans des environnements de travail où il n’y a pas de contact direct avec la clientèle, ou si cette clientèle est beaucoup plus variée. Dans ces organisations, une interdiction est uniquement concevable s’il y a des risques d’aliénation des clients, de sécurité ou d’hygiène. Ces directives sont souvent indiquées dans le contrat de travail ou dans des règlements internes. Le principe étant le suivant: plus l’acceptation par l’employé d’une directive (dans un règlement ou un contrat) est formelle, plus cette directive peut entrer dans sa sphère privée.

Anja Buser

Au Japon, les tatouages sont formellement interdits dans les «onsens» – bains thermaux japonais – et plutôt mal vus en général. En Nouvelle-Zélande au contraire, les tatouages ou «Ta moko» ont un statut symbolique chez les Maori: il ne viendrait à personne l’idée de les interdire. Dans leurs offres d’emploi, les compagnies aériennes demandent à leur personnel de cabine: «Une apparence soignée et les tatouages doivent pouvoir être cachés sous l’uniforme.»

Qu’en est-il en Suisse? 20% des Suisses sont désormais tatoués. Le tatouage est devenu une partie intégrante de notre mode de vie. Dans ce contexte, affirmer qu’un tatouage est dérangeant n’a plus beaucoup de sens. Pareil dans le droit du travail, les employeurs ne peuvent plus interdire les tatouages à leurs employés. Sauf dans certaines situations bien définies, où un employeur peut exiger que ces tatouages soient cachés. C’est là que commencent les conflits.

Quelles sont ces situations bien définies? Ces situations ne sont souvent pas clarifiées au niveau de l’entreprise, ce qui laisse la porte ouverte au jugement de valeur d’un manager. Ce manque de clarté explique pourquoi dans un supermarché par exemple, le supérieur va exiger de cacher un tatouage alors qu’il sera toléré dans d’autres environnements de travail. Nous entrons là dans la subjectivité et l’émotionnel. Et se pose aussi la question suivante: une entreprise devrait-elle interdire les tatouages?Selon nous, la réponse est clairement non. Les exceptions sont pourtant valables dans les situations où la protection de la personnalité des autres est mise en cause, notamment des images anticonstitutionnelles (par exemple un symbole nazi) ou qui heurtent des normes culturelles (une compagnie aérienne qui transporte des clients japonais par exemple). Dans une entreprise, la diversité est partout. Cela explique peut-être pourquoi plus de 30% de mes collègues sont tatoués. Ces tatouages ne disent rien sur leur niveau de compétence, ou s’ils sont engagés ou d’agréable compagnie. Ils touchent à la sphère privée et devraient donc rester une affaire personnelle. Selon moi, chaque tatouage est l’opportunité de mieux connaître une personne. Il y a souvent de très belles histoires derrière un tatouage. Posez la question la prochaine fois que vous en voyez un.

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Florian Schrodt, marketing du personnel, transports publics zurichois (VBZ)

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Texte: Anita Hug

Avocate chez Wicki & Partners SA

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Texte: Anja Buser

Anja Buser est Senior Consultant HR Stratégies chez HR Campus SA.

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