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La chance compte plus que le talent dans le succès professionnel

Pourquoi certaines personnes réussissent-elles professionnellement et d’autres pas? Des recherches italiennes plaident pour la chance plutôt que pour le talent ou le travail acharné.

L’idée selon laquelle le succès est essentiellement dû à des qualités personnelles telles que le talent, l’intelligence, les compétences, les efforts, la détermination ou le travail acharné est très répandue dans les sociétés occidentales. «Parfois, nous sommes prêts à admettre qu’un certain degré de chance peut aussi jouer un rôle dans la réussite matérielle, mais il est assez courant de sous-estimer l’importance des facteurs extérieurs », affirme Andrea Rapisarda, physicien à l’Université de Catane, en Sicile. Avec son collègue Alessandro Pluchino et l’économiste Alessio Biondo, il a tenté de quantifier le rôle de la chance dans les réussites professionnelles en utilisant un modèle mathématique simulant virtuellement, sur plusieurs décennies, l’évolution des carrières. Ses travaux ont notamment été publiés dans le magazine Technology Review du Massachussetts Institute Technology, à Cambridge, aux Etats-Unis.

Contacté par mail, Andrea Rapisarda affirme avoir démontré que si le talent entre forcément pour une part dans les success stories individuelles, les personnes les plus talentueuses n’atteignent jamais le sommet de la gloire: elles sont dépassées par des individus moins bons, mais notablement plus chanceux. Le physicien souligne que d’autres auteurs ont mis en évidence avant lui le rôle fondamental des facteurs aléatoires que sont le hasard et la chance dans les réussites professionnelles. Le statisticien et analyste Nassim N. Taleb, le stratège financier Michael Mauboussin et l’économiste Robert H. Frank ont en effet étudié la question; ils en sont arrivés à la conclusion que ces paramètres jouent un rôle «beaucoup plus important que bien des gens ne l’avaient imaginé». Cela ne signifie pas que le succès ne doit rien au talent et aux efforts, car les individus qui réussissent sont presque toujours extrêmement talentueux et travailleurs.

Mais ils sont souvent aidés par la chance – même s’ils ont tendance à le nier. «Comme le hasard agit souvent d’une manière subtile, il est aisé de construire après coup des récits qui font la part belle au mérite personnel.» Les chercheurs utilisent l’expression «erreur narrative» ou «biais rétrospectif» pour qualifier ce penchant naturel. Bill Gates a lui-même reconnu que la chance a joué un rôle dans son succès; mais il a déclaré que la clé du succès est le travail acharné. Même dans un concours impliquant un grand nombre de participants et où la chance compte pour une fraction infime dans le résultat (comme dans l’émission The Voice), le gagnant sera toujours celui qui aura eu le plus de chance, pas nécessairement le plus talentueux.

Une forte corrélation entre le succès et la chance

Le modèle informatique utilisé par Andrea Rapisarda et ses collègues comprend un nombre N d’individus possédant un niveau de talent variable, le talent étant défini comme «tout ensemble de caractéristiques personnelles permettant à une personne d’exploiter des opportunités » (p.ex. intelligence, compétence, motivation, détermination ou créativité). Tous les individus ont commencé la simulation avec le même niveau de réussite (dix unités). Tous les six mois, ils étaient exposés à des coups du sort, chanceux ou malchanceux. À chaque fois, le taux de réussite de l’intéressé augmentait ou diminuait en conséquence, c’est-à-dire selon la nature de l’événement. Résultat: les personnes qui réussissent le mieux ne sont pas les plus talentueuses et les personnes les plus talentueuses ne sont pas les plus performantes.

Ainsi, il n’y aurait pas de corrélation entre le succès et le talent – mais il en existerait une, très forte, entre le succès et la chance. «Ces résultats sont tout à fait conformes aux preuves empiriques largement documentées, qui remettent fermement en question l’hypothèse naïvement méritocratique selon laquelle les différences naturelles en matière de talent, d’habileté, de compétence, d’intelligence, de travail acharné ou de détermination sont les seules causes de succès.» Andrea Rapisarda estime que cela devrait amener les entreprises à remettre en question l’attribution des bonus et des promotions en fonction du mérite ou de l’ancienneté. «Nos constats sont une mise en garde contre les risques de ce que nous appelons la méritocratie naïve qui, en sous-estimant le rôle du hasard, ne parvient souvent pas à récompenser les personnes les plus compétentes.» Diverses solutions pourraient être envisagées, comme une distribution à tous, selon le principe de l’égalité de traitement.

Comme on s’en doute, les travaux d’Andrea Rapisarda ont suscité la controverse. Dans une étude publiée en 1993, le psychologue suédois K. Anders Ericsson a suggéré que le principal élément permettant d’atteindre l’excellence et donc le succès dans un domaine aussi complexe que la musique ou les échecs était la «pratique délibérée », c’est-à-dire l’entraînement régulier, et non la chance. Le chercheur suédois a constaté en effet que les musiciens accomplis avaient répété plus de 10’000 heures avant d’arriver à l’âge adulte, contre 5000 pour les moins bons de leurs pairs. De cette étude a été tirée la «règle des 10’000 heures», qui postule qu’il faut accumuler 10’000 heures de pratique pour devenir un virtuose. Cette étude en a conforté beaucoup dans la conviction qu’il suffisait de travailler dur pour réussir. Mais l’idée n’a pas vraiment été corroborée par des travaux ultérieurs menés par les chercheurs anglais Fernand Gobet et Guillermo Campitelli. Ceux-ci ont observé, chez des joueurs d’échecs professionnels, une grande variabilité des heures de pratique avant d’atteindre le haut niveau (allant de 700 à 16’000 heures). Il semble ainsi que la pratique soit un critère de réussite important, mais elle ne profite pas dans les mêmes proportions à tout le monde et elle n’explique pas tout.

Le QI donne une vision limitée du talent

Interrogée par HR Today, Elena Wong, professeure assistante à l’école hôtelière Les Roches, à Bluche (VS), où elle enseigne la psychologie, le leadership et les ressources humaines, considère que «la plupart des gens seraient probablement d’accord avec la principale conclusion des auteurs, à savoir que de nombreux facteurs entrent en jeu dans l’explication du succès et que la réussite n’est certainement pas le simple résultat du QI d’un individu. Il est intéressant de rappeler qu’à l’origine, le test de QI développé par les psychologues français Binet et Simon était destiné à dépister les enfants éligibles à une aide corrective. En d’autres termes, il n’avait pas pour but d’identifier le talent, ni la réussite. Nous savons aujourd’hui que le QI nous donne une vision limitée de la notion de talent. Bien que le succès puisse être partiellement prédit par l’intelligence, les psychologues ont identifié au fil des décennies certains traits de caractère susceptibles d’attirer ce que les gens appellent la «chance». Une nature consciencieuse et la capacité à s’organiser semblent être les traits les plus importants pour prédire le succès au travail. Mais il faut garder à l’esprit que la chance est un concept subjectif difficile à tester de manière empirique dans la recherche.»

Des recherches menées par la psychologue Angela Lee Duckworth, professeur émérite à l’Université de Pennsylvanie, où elle étudie le courage et la maîtrise de soi, ce qu’on appelle vulgairement la «niaque», mélange de persévérance et de passion, prendrait le pas sur le QI dans l’explication du succès professionnel. «Et dans le domaine de la psychologie positive, la professeure Sonja Lyubomirsky et ses collègues ont compilé une collection de recherches convaincantes qui illustrent la façon dont le bonheur d’une personne peut favoriser la réussite. Les gens heureux ont plus de chances de réussir, ils ont tendance à gagner davantage, à mieux réussir dans leur recherche d’emploi, à recevoir plus de soutien social, etc.» Au final, le caractère aléatoire de la chance pourrait ne pas être si aléatoire que cela. «En fait, certains facteurs apparemment aléatoires pourraient être expliqués par la science du comportement humain. Je crois d’ailleurs que les recherches devraient progressivement nous proposer des clés de déchiffrement.»

La chance continue de sourire aux audacieux

Le chasseur de têtes Charles du Pontavice, directeur général du cabinet Morgan Philips Executive Search à Genève, estime pour sa part que les travaux d’Andrea Rapisarda «ne remettent pas en question la corrélation évidente entre talent, compétences et réussite – encore que ce dernier terme soit bien subjectif – mais ils y ajoutent une variable majeure, à savoir la chance et le hasard, qui peut s’avérer à l’extrême plus déterminante que les compétences! De manière empirique, en rencontrant des centaines de profils par an, nous constatons que le mérite n’explique pas tout, dans le succès comme dans l’échec. L’humilité est donc de mise. En revanche, nous sommes parfois stupéfaits par le «bon alignement des planètes» chez certaines personnes: la bonne rencontre (parfois improbable!), la place vacante au bon timing, le CV envoyé au hasard qui atterrit sur la bonne table, l’échec qui implique une reconversion générant une success story! Les exemples de hasards exotiques sont légion. Pour autant, en décortiquant les parcours, on se rend compte que certains profils semblent savoir susciter les hasards ou les opportunités grâce à leur «faire-savoir», leur capacité à réseauter, leur curiosité intellectuelle, etc. La personnalité joue également beaucoup: en laissant place à la prise d’initiative et à l’instinct dans les moments stratégiques, certains entrepreneurs ou managers confirment l’adage populaire selon lequel la chance sourit aux audacieux!»

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