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La double sous-traitance de la santé au travail

De plus en plus d’organisations et d’entreprises font le choix de sous-traiter tout ou partie de leur politique de santé au travail à des groupes de spécialistes, internes ou externes. Cela dans l’idée de délester les directions, le management et les RH de cette thématique et de leur permettre de se focaliser sur leur cœur de métier.

Si cette option semble de prime abord rationnelle et constructive, elle n’est pas sans éveiller un certain nombre de questions, et vient souvent amplifier cette autre forme de sous-traitance que constitue une prise en charge focalisée uniquement sur l’individu et ses ressources personnelles.

Premier risque: la sous-traitance comme mise à distance de l’expertise

La valeur ajoutée des démarches de santé au travail provient en grande partie du lien de collaboration tissé entre les experts — qu’ils soient internes ou externes importe peu — et l’entreprise, à leur connaissance et compréhension de l’activité et à la possibilité d’intervenir en prenant en compte les dimensions concrètes du travail.

La tendance actuelle à une sous-traitance plus marquée risque de voir se séparer deux mondes qui gagnent pourtant à œuvrer de concert. A l’extrême, l’on voit d’un côté des experts travailler sans véritable échange possible avec l’entreprise, d’un autre des hiérarchies et RH formellement déchargés du souci de la santé du personnel et incités à adresser aux experts toute personne exprimant une quelconque faiblesse. Une logique de rationalisation qui n’a que l’apparence du «gagnant-gagnant».

Cette séparation radicale s’accompagne la plupart du temps d’une formalisation stricte de l’activité de santé au travail. Il est exigé qu’elle réponde, au même titre que le marketing ou la production, aux impératifs de l’organisation. Des processus sont dès lors définis, des objectifs fixés, et des ressources allouées au plus près des besoins. La santé au travail, longtemps préservée de telles contraintes, n’est dès lors plus en mesure d’offrir l’espace de respiration, de réflexion et de régulation qu’elle constituait précédemment.

Les démarches menées «dans leur coin» par des spécialistes sans connexion réelle avec l’entreprise ont de fortes chances d’être éloignées de la réalité du travail. Le terme de «gestion de la santé en entreprise» ou GSE, qui fait florès, ne fait d’ailleurs plus référence au travail, ce qui n’est pas anodin. Et beaucoup de dispositifs pourtant formalisés jusque dans les moindres détails ne prévoient aucun retour d’information global à l’organisation, ce qui empêche tout apprentissage, toute évolution.

Finalement, que penser d’un management officiellement désinvesti du souci de préserver la santé du personnel?

Deuxième risque: la sous-traitance comme processus d’individualisation

Il a été beaucoup dit et écrit sur les possibles dérives d’un système focalisé sur les individus et faisant l’impasse sur le contexte. L’individu qui rencontre un problème se voit renvoyer la responsabilité de le gérer lui-même: on le lui sous- traite en quelque sort également!

Les spécialistes en santé au travail, de par leur formation, savent analyser un contexte de travail, une organisation, comprendre quels facteurs sont subtilement imbriqués et pourraient voir apparaître des tensions et des problèmes de santé. Leur rôle devrait consister à élargir au maximum la vision du management, des RH et des directions, de manière à développer une prévention adéquate.

Dans les faits, force est de constater que le travail sur les problèmes (en aval) est paradoxalement bien plus valorisé et mieux toléré dans les entreprises que la prévention, qui permettrait pourtant d’intervenir en amont et de limiter la casse. Il faut dire que les accidents, absences ou plaintes pour harcèlement peuvent être dénombrés et attestent du travail des spécialistes, alors que le succès d’une prévention efficace se mesure en non-événements... Moins facile à valoriser!

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Julien Perriard est psychologue du travail et des organisations. Formé à l'approche systémique et stratégique, il est chargé de cours en santé au travail dans plusieurs HES et universités de Suisse romande, et codirige le dispositif interne de prévention des conflits et du harcèlement de la Ville de Lausanne.

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Commentaires

Merci Julien Perriard pour cette pertinente analyse. À l’heure où les concepts de GSE et autres labels friendly entreprise prennent de l’ampleur et, par conséquent, consomment les qq ressources que consacrent les entreprises aux questions de santé au travail, il est bon de recentrer le sujet sur le travail réel des opérateurs et leurs besoins concrets et l’importance des spécialistes en santé au travail en lien avec le terrain.

Julien Perriard met le doigt sur un problème majeur de l'invisibilité de la santé au travail dans notre société. La Suisse est un des pays d'Europe où le sujet de la santé et sécurité au travail est très rarement abordé dans les Comités de Direction. En effet les CEOs et autres DRH "confient" à des experts (sous-traitent) les problèmes individuels des collaborateurs et ne considèrent pas qu'il s'agit d'un problème important. Il faut juste être en conformité avec la loi. Ils n'ont pas encore pris la mesure des enjeux économiques et humains liés à la santé au travail et ne mettent pas ce sujet à l'ordre du jour. Ceci explique en grand partie pourquoi la situation ne cesse de se dégrader comme vient encore de le confirmer le rapport de Promotion Santé Suisse sur le "Job Stress Index 2020".

Merci Julien pour cette analyse pertinente. La sous traitance comme moyen de décharge, sans retour souhaité ni volonté d'amélioration est la situation la plus fréquente. Il existe heureusement des entreprises qui ont intégré que l'humain était déterminant pour leur chiffre d'affaire et qui utilisent la santé au travail / GSE comme un levier d'amélioration continue de leur processus.

Merci, Sébastien, pour cette nuance importante. Il y a bien entendu de nombreuses organisations qui oeuvrent de manière constructive dans le champ de la santé au travail et ont compris qu'elles avaient autant à en retirer que leur personnel. Je ne cherche ni à généraliser, ni à diaboliser, simplement à pointer les dérives possibles d'une tendance qui me préoccupe...

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