Portrait

"La protection des salariés n’est pas affaire d’idéologie"

L’économiste Serge Gaillard succède à Jean-Luc Nordmann à la tête de la division du travail du SECO. Rencontre avec l’homme qui sera au cœur de la politique du travail en Suisse ces prochaines années. Objectifs immédiats: créer de l’emploi grâce à la croissance et réviser l’assurance-chômage.

Serge Gaillard tient la forme. C’est la première chose qui frappe lorsqu’on le rencontre dans ses bureaux de l’USS à Berne. A 51 ans, il est res-té extrêmement svelte, vif et charmeur. Il lui suffit de quelques secondes pour emballer. Il est très loin du rôle de dur à cuire qu’il a très bien su jouer, en tant que premier secrétaire de l’USS, dans les négociations entre le patronat et les syndicats. Il a la finesse d’une intelligence de pointe, une solidité de conviction et une détermination qui lui ont permis d’engranger de nombreux succès.

Le 1er février, il succédera à Jean-Luc Nordmann à la tête de la Direction du travail du Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO). Sa nomination a été l’un des événements politiques de l’automne. Il a été largement commenté dans la presse suisse.

En fait, sa nomination a d’abord valu les honneurs à Doris Leuthard, dont l’indépendance d’esprit a été saluée par une bonne partie de la presse. La conseillère fédérale a coupé court à toute rumeur: Serge Gaillard a été engagé parce qu’il était le plus compétent pour ce poste.

La forte présence de Serge Gaillard dans la presse a montré qu’on plaçait beaucoup d’attentes en lui. On a aussi pu lire toutes sortes d’interprétations. Certains y ont vu une pierre pour une alliance entre le PDC et le PS, d’autres une action concertée d’une partie de la droite pour affaiblir les syndicats, certains ont rappelé qu’il a fait partie de la Ligue marxiste révolutionnaire, une    vieille rengaine que Serge Gaillard commente avec un grand sourire: «Oui, quand j’avais 17 ans. Ça fait 34 ans. Tous les journalistes qui le savent y étaient certainement aussi.»

On a beaucoup imaginé et on a tenté de faire monter la pression autour de Serge Gaillard. La «Weltwoche» l’a affublé du titre «Der Bremser» (trad. le frein), en arguant que le nouveau responsable du travail allait bloquer la concurrence. La droite l’aura à l’œil, a-t-on aussi pu lire dans «Le Temps» qui annonçait qu’il allait être «sous surveillance». Thomas Daum, le directeur de l’Union patronale suisse et economie-suisse ont pour leur part insisté pour que Serge Gaillard «prenne ses distances avec les exigences de l’USS».

Le principal intéressé ne s’en émeut guère. «Je ne vais pas prendre mes distances avec mon passé. Mon rôle sera bien sûr différent. Mon devoir à l’USS était de défendre avec toutes mes forces les salariés. Mon nouveau rôle sera de chercher l’équilibre entre les associations patronales et les syndicats.»

Il apparaît clairement dans son discours qu’il a un sens consommé du jeu politico-économique. «Pour obtenir des résultats, il faut exercer une pression et, ensuite, il faut négocier. Il faut sa-  voir faire pression et trouver de manière pragmatique des solutions. J’espère que les associations patronales et les syndicats vont continuer à défendre leurs intérêts avec détermination. Mon rôle sera de garantir de bonnes conditions de travail, mais aussi la flexibilité nécessaire à l’économie. Comme premier secrétaire de l’USS, j’ai toujours affirmé que la protection des salariés n’est pas une question idéologique. Il est faux de dire que les règles sont systématiquement mauvaises pour l’économie et que chaque libéralisation est bonne. On peut protéger les salariés et laisser à l’économie une grande flexibilité. Il n’y a pas de contradiction. Le but de la politique du marché du travail est d’atteindre ces deux objectifs: une vie décente pour les travailleurs et une économie capable de s’adapter.»

Pragmatique, le terme a souvent été utilisé pour qualifier Serge Gaillard. «Pour moi, remarque-t-il, tous les syndicalistes sont pragmatiques. Les syndicats doivent trouver des solutions à des problèmes concrets.» L’USS a bien su trouver ces solutions ces dernières années. Comme responsable de la politique économique de l’USS, Serge Gaillard s’est battu pour une politique monétaire moins restrictive. «Nous avons aujourd’hui une bien meilleure politique monétaire que dans les années 90. C’est une des raisons de la croissance actuelle qui est plus forte que celle de nos voisins. C’est un des grands succès de l’USS». Un succès qui a aussi permis à Serge Gaillard de faire partie du conseil de la banque nationale.

Le deuxième grand succès de l’USS, analyse-t-il, a été la campagne contre les bas salaires qui a valu à des dizaines de milliers de personnes de «travailler pour un salaire décent». Et, troisième réussite, l’USS a imposé les mesures d’accompagnement à la libre circulation des personnes. «Nous avons obtenu que 153 inspecteurs soient chargés de contrôler les conditions de travail», constate-t-il. Il cite encore, au rang des réussites de l’USS, la loi sur le travail au noir qui entrera en vigueur le 1er janvier 2008.

Sur l’action globale des syndicats, il constate enfin: «Malgré quinze années très difficiles économiquement, nous avons pu conserver de bonnes assurances sociales en Suisse. Et, en même temps, personne ne peut se plaindre du manque de compétitivité de notre économie. Je crois que la Suisse est dans une bonne situation. On oublie parfois de s’en réjouir.»

Créer de l’emploi. Serge Gaillard veut cons-truire son action au SECO sur cette bonne situation économique et sur la croissance. «Nous devons tout faire pour utiliser cette reprise pour permettre au maximum de personnes d’exercer un emploi lucratif. Après quinze années très difficiles, nous avons, cette fois, la chance de revenir au plein emploi si la reprise continue et si les entreprises participent à l’intégration des personnes qui ont un peu plus de problèmes à trouver un travail. Pour cela, une coopération très forte doit exister entre les ORP et les entreprises.» Il y a encore du pain sur la planche: «Aujourd’hui, un grand nombre de jeunes se trouvent encore dans des solutions transitoires, dans l’attente d’une place d’apprentissage, plus de 200000 femmes exercent un travail temporaire et aimeraient travailler plus, 120000 chômeurs sont enregistrés et des dizaines de milliers de personnes ont été exclues trop longtemps du marché du travail. Nous avons de très bonnes institutions avec les ORP et les mesures actives. Il ne s’agit pas de réinventer le monde mais d’améliorer l’efficacité de toutes ces mesures.

Entre autres pour développer encore la collaboration entre les entreprises et les ORP et pour améliorer l’intégration des personnes étrangères qui sont depuis longtemps en Suisse. Nous devrons avoir des discussions avec les responsables des ORP et des mesures actives dans les cantons pour comparer les best practices».

Deuxième grand objectif pour Serge Gaillard: la révision de la loi sur l’assurance-chômage. Un domaine qu’il connaît parfaitement puis-qu’il siège depuis dix ans dans la commission de surveillance de la loi sur l’assurance-chômage. «Nous avons une très bonne loi, mais son financement était basé sur un nombre moyen de chômeurs de 100000. Je pense que nous avons été trop optimistes il y a six ans. Nous devons aujourd’hui garantir l’équilibre financier à long terme. J’aimerais que l’on puisse faire cela très rapidement. Il nous faudra un peu plus de recettes - jusqu’à 1/2% de plus sur les salaires – et quelques économies. Ce sera mon dossier prioritaire.» Le Conseil fédéral désire en effet un projet de loi en consultation dès le printemps.

Parallèlement, à la tête du travail suisse, Serge Gaillard aura la responsabilité de protéger la santé des travailleurs et les conditions cadres du marché du travail. Dans ce contexte, il suivra de près la mise en place des mesures d’accompa-gnement de la libre circulation. Il travaillera aussi avec les cantons à l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur le travail au noir le 1er janvier 2008.

 

Interview express

 

Ce qui vous ressource? Le samedi, je dors jusqu'à onze heures et je passe mon weekend en famille ou en montagne. Je me repose très vite.

Un livre? Je viens de lire "Happiness" de Richard Layard, le grand spécialiste du marché du travail.

Un gourou? Il y a beaucoup d'économistes que j'aime lire. Lorsqu'il y avait une politique monétaire trop restrictive en Suisse, j'ai relu ce que Keynes écrivait dans les années 30.

Un plat? Le papet vaudois pour un dire un.

Une boisson? Une bière après le sport, un verre de vin rouge avec un bon repas.

 

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