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La souffrance au travail en Suisse: difficile de faire tomber les masques

Les Suisses n’aiment pas parler ouvertement des problèmes de stress et de souffrance au travail. Ces risques existent pourtant. En plus des causes liées aux conditions de travail, de nombreuses recherches ont prouvé qu’il y a bel et bien un lien entre le manque de reconnaissance et une faible autonomie et les problèmes de santé. L’avis des spécialistes. 

 

Le sujet est délicat. Il est remonté à la surface depuis la récente spirale infernale qu’a vécue France Télécom. En l’espace de deux ans, vingt-cinq collaborateurs se sont suicidés dans cette organisation qui compte plus de 100 000 employés sur le territoire français. Depuis cette affaire dramatique, les médias ont mis le doigt sur la plaie. Papiers d’analyse, enquêtes et éditos se sont succédés dans la presse française, puis en Romandie. La souffrance au travail demeure pourtant un sujet tabou en Suisse. Selon Dominique Chouanière, grande spécialiste française des risques psychosociaux liés au travail et qui intervient à l’Institut universitaire romand de santé au travail, «les Suisses s’expriment très peu sur la question de la souffrance et du stress au travail». Arrivée à Lausanne au début 2008, elle a été frappée par ce silence. «Les gens parlent surtout de burnout, mais pas de stress ou de souffrance.» Il est vrai que la France a mis du temps à en parler. C’est notamment après une première vague de suicides en 2007 (chez Renault, Peugeot et EDF) que les médias ont enfin commencé à traiter le sujet. 

Sur le terrain, le stress concerne avant tout les métiers qui ont un contact permanent avec la clientèle (administrations publiques, call-center, soins hospitaliers par exemple). La pénibilité du métier et la pression du temps (travail dans une usine, travail à la chaîne ou avec des machines) est également un facteur important de souffrance au travail. Bien que certaines professions soient plus touchées que d’autres (voir l’encadré ci-dessous), la souffrance au travail n’est pas forcément liée à un corps de métier. Selon Julien Perriard, coauteur de l’étude de 2000 sur les coûts du stress du Seco1 et aujourd’hui psychologue du travail à la ville de Lausanne où il codirige notamment la cellule Arc, un groupe de travail qui aide à la résolution de conflits, ce sont surtout les processus sans fin qui sont le plus difficiles, que ce soit une caissière dans un supermarché ou un directeur de PME. «Ce sont des gens qui ne voient jamais le bout du tunnel», prévient-il.

Les risques psychosociaux seraient encore fortement sous-estimés

Mais les conditions et la charge de travail n’expliquent pas tout. Les risques psychosociaux seraient encore fortement sous-estimés dans nos organisations. Spécialiste des approches épidémiologiques2 du stress, Dominique Chouanière a montré qu’il existe deux cas de figures classiques: «Une faible autonomie dans l’organisation du travail ou un manque de reconnaissance associé à une exigence de travail importante en temps et en énergie». Dans ces deux cas, les études ont prouvé qu’il existe bien un lien avec des complications de la santé, qu’elles soient de nature psychologique (dépression, burnout, troubles de la personnalité) ou physique (maladies cardio-vasculaires ou troubles musculo-squelettiques notamment). «Ces deux cas de figure sont les plus documentés mais il y en a d’autres, assure la chercheuse. La violence des usagers, l’insécurité de l’emploi ou l’injustice sociale font actuellement l’objet de nombreuses recherches». A noter que le site de l’INRS (l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents de travail et des maladies professionnelles, www.inrs.fr) donne accès à plusieurs documents et vidéos qui présentent de manière simple et agréable les principaux résultats de ces recherches. 

Sur le manque de reconnaissance des efforts fournis, Julien Perriard commente: «On ne se rend souvent pas assez compte de la place qu’occupe le travail dans la vie des gens. Les employeurs sont souvent étonnés de voir leurs employés se mettre dans un tel état. Mais si quelqu’un a l’impression d’avoir accompli de belles choses, il est en droit de recevoir une certaine reconnaissance.» Selon Vincent Blanc, directeur d’Ismat Consulting SA, une société de conseils RH spécialisée dans le climat social et l’absentéisme: «Il existe encore trop d’entreprises qui vivent dans l’illusion des modèles de management des années 1980: chacun doit faire son travail et s’estimer heureux d’avoir un job.» Mais ce manque de retours positifs est souvent vécu comme une perte de sens et de repères. «Le collaborateur aura l’impression que ses compétences sont mises en cause, ce qui peut causer des dégâts importants», poursuit Julien Perriard. Cette perte de repères est fréquente lors de décisions stratégiques prises dans un pays lointain (lors d’une fusion/acquisition par exemple). Ces nouvelles directives ne collent souvent pas avec la culture du pays et sont vécues comme des ruptures de confiance.

Peut-on compter sur son chef en période difficile?

Cela explique pourquoi le soutien social dans l’entreprise est si important. Peut-on compter sur son chef en période difficile? Y a-t-il quelqu’un vers qui se tourner pour parler de ses difficultés? «Je me souviens d’un suicide dans une filiale de Volkswagen en Belgique. Le drame n’avait soulevé aucune réaction parmi les collègues. Ce genre d’ambiance peut être une situation à risque», note Julien Perriard. 

Parmi les dispositifs à mettre en place, Domininique Chouanière met en garde contre les méthodes d’accompagnement individuelles du stress. «Il s’agit de méthodes basées sur les individus, qui donnent des conseils pour mieux gérer sa vie professionnelle ou pour améliorer l’ergonomie de la place de travail. Mais elles ne s’attaquent en rien au fond du problème qui est souvent une question d’organisation du travail.» Dominique Chouanière critique notamment l’approche prônée par le psychiatre Patrick Légeron (interviewé dans HR Today en février 2009), qui «vend» avant tout un modèle qui convient aux entreprises. Selon elle, le vrai enjeu est celui de la perception qu’ont les collaborateurs de l’organisation du travail ou du changement organisationnel. «Cette démarche est participative, elle exige du temps. Il faut essayer de comprendre la perception des collaborateurs de ces enjeux.» 

Pour Vincent Blanc, «les patrons d’entreprise ne sont pas encore prêts à endosser leurs responsabilités. Je connais plusieurs sociétés, actives dans le même secteur et de taille plus ou moins semblables, dont l’une a un taux d’absentéisme de quinze pour cent et dont l’autre a un taux très faible. Ce ne sont pas des problèmes individuels qui expliquent ces écarts. Il s’agit surtout d’une question d’organisation du travail et de climat social.» 

1 Julien Perriard vient également de publier, avec Alain Max Guénette et Damien Dandelot, un Dossier HRM sur la Santé au travail (disponible sur hrtoday.ch)

2 L’épistémologie est l’étude des facteurs influant sur la santé et les maladies des populations humaines. 

Liens utiles: www.inrs.fr, www.ismat.ch, www.i-s-t.ch, www.seco.admin.ch

Les intervenants 

Dominique Chouanière est chercheuse en épistémologie du stress à l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents de travail et des maladies professionnelles (INRS), basé à Paris et en Lorraine. Elle intervient depuis 2008 à l’Institut universitaire romand de santé au travail. Lien: www.i-s-t.ch

Les intervenants 

Julien Perriard est psychologue du travail à la ville de Lausanne où il codirige la cellule Arc, un groupe de travail qui aide à la résolution de conflits. 

Les intervenants 

Vincent Blanc dirige la société Ismat Consulting SA, une société de conseil RH spécialisée dans l’absentéisme et le climat social. Lien: www.ismat.ch
 
 

Suicides au travail en Suisse: les raisons du silence

Difficile de mesurer l’ampleur des suicides liés au travail en Suisse. L’Office fédéral de la statistique indique simplement que 1308 personnes se sont suicidés en 2006. Il serait certes possible de comparer les lieux de décès avec les adresses professionnelles, mais ces recoupages ne sont pas effectués. Cette prudence s’explique d’une part par le risque de contagion. Plusieurs études ont montré que ce phénomène est bien réel. Les autorités ne publieront par exemple jamais le nombre de suicides du pont Bessères à Lausanne. L’autre explication est liée aux enjeux de responsabilités énormes suite à un décès, assure un spécialiste: «Dès que vous commencez à enquêter, les portes se ferment». La question de l’image est également déterminante. Il n’y a pas de symbole plus fort pour manifester son désaccord avec une politique d’entreprise que de se donner la mort. Selon nos informations, il existe bien des entreprises suisses qui connaissent des taux de suicides élevés. Mais personne n’en parlera en public. En France, environ 400 suicides sont liés au travail chaque année.

Enseignants, personnel soignant et managers sont les plus touchés

En Suisse, il existe assez peu d’enquêtes détaillées sur la souffrance au travail. La plus célèbre d’entre elles est la grande étude sur les coûts du stress en Suisse, publiée en 2000 par le Seco. En additionnant les coûts du stress avec l’ensemble des coûts liés aux accidents et maladies professionnels, les chercheurs ont obtenu un chiffre global de 7,8 milliards de francs, ce qui correspond à un peu plus de 2,3 pour cent du Produit Intérieur Brut (PIB). Ce chiffre cache cependant une réalité assez complexe. L’étude avait notamment révélé que 26,6 pour cent des personnes interrogées se sentent «stressées souvent ou très souvent». 

Mais quels sont les profils derrière ce pourcentage de personnes en souffrance? Parmi les populations les plus touchées, les métiers de l’enseignement arrivent en pole position. Une recherche de la société pédagogique fribourgeoise francophone publiée en 1999 montrait que «41,9 pour cent des enseignant(e)s fribourgeois(es) souffrent souvent ou très souvent de nervosité et d’irritabilité». Dans un travail de diplôme publié en 2004 par la heig-vd d’Yverdon, Mary-Claude Faessler et Fabien Moulin* ont croisé les résultats de plusieurs recherches sur le stress des maîtres d’école. Avec le constat suivant: «Toutes concluent à une relative fragilité de la santé mentale et parfois physique des enseignants: mauvais scores au TST (Test de santé totale du Seco), signes d’usure, révélés par l’échelle d’évaluation du burnout du Dr Maslach, traces de fatigue et de maladies chroniques liées au stress provoqué par le travail.»

Le deuxième groupe le plus touché en Suisse romande est le personnel soignant dans les hôpitaux et les EMS (établissements médico-sociaux). Vincent Blanc, directeur d’Ismat Consulting SA, une société de conseils RH spécialisée dans le climat social et l’absentéisme, intervient dans ce secteur depuis plus de dix ans: «Le personnel soignant est une population qui est doublement touchée. Il est en contact permanent avec les patients et doit effectuer des tâches d’une pénibilité élevée et souvent répétitives». Le personnel qui travaille dans le secteur socioprofessionnel (soutien à des personnes en difficulté) est également une population à risque. «Ce sont des gens qui appréhendent leur métier en se basant sur des valeurs personnelles fortes. Ils vivent donc les changements organisationnels de manière plus tranchée», assure Vincent Blanc. 

Sur la troisième marche du podium, on retrouve enfin les managers. Occupant une position hiérarchique délicate: entre le marteau (les directions générales) et l’enclume (les collaborateurs), les managers connaissent un taux élevé de burnout et de stress au travail. Il manque encore des enquêtes détaillées sur cette population. Et on sait aussi que les cadres n’aiment pas parler ouvertement de leurs difficultés, de peur qu’elles soient interprétées comme un signe de faiblesse. Mais les médecins psychiatres et les business coach de Suisse romande ont l’habitude de ramasser ces cadres de haut vol à la petite cuillère dans leurs salles de consultation. 

* «Santé et bien-être des enseignants en Suisse romande: analyse de la situation et propositions de mesures de promotion de la santé». Travail de diplôme des études postgrades HES en Human Systems Engineering (session 2002 – 2004).

 

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Marc Benninger est le rédacteur en chef de la version française de HR Today depuis 2006.

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