La chronique

Le détecteur de confiance

Les derniers mois ont ébranlé notre économie, nos certitudes et certains rêves que nous entretenions. Sur un marché de l’emploi saccagé et au sein d’entreprises fortement secouées, de nouveaux discours ont émergé, les alliances toujours fragiles sont remises en cause et nos alliés dans l’entreprise semblent plus préoccupés par leur propre survie que par notre intérêt commun.

Une remarquable étude conjointe de Cornell et du MIT (1) met en lumière le fait que nous sommes nativement équipés de détecteurs de confiance qui se déclenchent lors de l’apparition de certains comportements chez les autres et qui vont produire des impressions, des intuitions d’alerte. Ce sera à nous de décider si une sensation peut devenir une conviction. Si vous ne souffrez pas de certaines psychopathologies, votre décodeur vous a bien été livré à la naissance et il est biologiquement intact, mais je dois vous avertir, beaucoup d’entre nous l’avons saboté.

On nous aura assez prévenu sur la fragilité de nos perceptions, sur la crédibilité trop relative que nous pouvons accorder à notre mémoire ou à nos capacités mentales de modélisation. L’algorithme et l’informatique sont venus nous aider à traverser le monde sans trop trébucher sur nos limites cognitives qui se dévoilent proportionnellement aux annonces des progrès technologiques.

Nous avons donc sottement abandonné notre pouvoir sur le champ de l’intuition car nous n’avions pas la puissance du discours de ceux qui vantaient et vendaient une économie propulsée par une technologie qui transcendait la puissance de l’humain. De fait, nous avons abandonné la lecture de signaux faibles qui nous ont permis de survivre depuis des millénaires.

Combien de fois avons-nous dit qu’un recrutement ou une nomination étaient des erreurs car nous ne «sentions» pas la personne, puis nous nous sommes résignés à laisser le fiasco prévisible se produire, simplement parce que nous n’avions rien de plus solide à donner que notre «good feeling» face aux parcours académiques et professionnels apparemment rassurants. Nos indicateurs internes clignotaient en rouge vif pourtant, ceux-là même dont la nature avait doté nos ancêtres pour se maintenir en vie et leur permettre une évaluation instantanée du danger.

On peut dorénavant se passer d’un pilote de ligne pour faire atterrir et décoller un avion gros courrier, n’est-ce pas la preuve ultime qu’il est temps d’abandonner cette croyance ringarde en la solidité de nos aptitudes innées? Alors nous avons déconnecté peu à peu nos capteurs, de peur de passer pour des imbéciles rétifs aux progrès de la technologie, toujours supérieure.

En se sabotant, souvent inconsciemment, nous avons perdu un équipement de détection absolument prodigieux. Sans instrument de navigation, nous sommes ballotés entre la paranoïa chronique et la crédulité peu regardante. La bonne nouvelle, c’est que le détecteur continue à nous alerter mais nous l’avons traité comme le bruit de fond de la climatisation, on ne l’entend plus. Réapproprions-nous notre détecteur de confiance et, conjointement avec les faits et la technologie, nous reconquerrons notre humanité.

Les fusions que nous n’avions pas vu venir, le manager qui nous dit de ne pas nous inquiéter (ça c’est un vrai signe qu’il FAUT s’inquiéter), le recruteur qui vous dit qu’il vous rappellera, le CEO qui s’adresse à toute l’entreprise et qui envoie plus de signaux non verbaux que son discours transmet de concepts, est-ce familier? Par paresse intellectuelle, nous nous sommes réfugiés dans des clusters idéologiques où nous nous renforçons dans nos croyances, parfois effarantes de tromperie, mais rassurantes, car privés de boussole il est facile de nous faire croire que nous sommes arrivés à destination.

Nous sommes parvenus à construire une société où 64% de nos contemporains font plus confiance à un robot qu’à leur manager (2).A la fois car le discours du management est devenu lisse et trop souvent manipulateur, mais aussi car nous ne savons plus distinguer aussi finement ceux qui méritent notre confiance de ceux qui nous trompent.

Amusons-nous à réentraîner notre détecteur de confiance et observons ce qu’il nous dit intimement, recalibrons-le peu à peu et apprenons à gagner un coup d’avance sur ceux qui se drapent dans une trouble ambiguïté de langage destinée à masquer un courage qui les a abandonnés.

(1) Projet Human-robot trust et articles de David DeSteno, Harvard Business Review, Mars 2014

(2) Oracle - AI is winning more hearts and minds in the workplace, Octobre 2019

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Olivier Deslandes est Executive HR au sein de la HR-Patrol. Ancien DRH du Groupe Lombard Odier, DRH pour le retail banking international de BNP Paribas, il a passé sa carrière RH entre les Etats-Unis, Singapour, le Japon l'Europe et la Suisse. Il accompagne aujourd'hui les dirigeants à identifier les meilleurs talents et à simplifier les organisations. Lien: www.hr-patrol.com - Contact: 079 967 55 35

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