Quand le talent devient un handicap

Le haut potentiel, un avantage sous condition

Le HP (pour haut potentiel) toucherait 2 à 5% de la population. Si les personnes concernées sont souvent capables de «surperformer» et de trouver des solutions créatives aux problèmes, elles doivent aussi faire face à de nombreux désagréments. Que ce soit au niveau privé ou professionnel.
Quand mon chef a surgi dans mon bureau, j’ai eu la barre au ventre. Comme prévu, il allait me dire que mon avant-projet était nul. Que j’étais indigne de sa confiance. Que j’allais être viré. Il faut dire que j’avais eu une peine folle à me concentrer sur ce mandat, qui me semblait incompatible avec les valeurs prônées par l’entreprise. A mon grand étonnement, mon supérieur m’a fait un large sourire et m’a félicité pour mon ‘travail exemplaire’. Il a même insisté pour que je lui raconte dans les détails comment m’était venu mon ’trait de génie’. J’ai alors été propulsé 25 ans en arrière, devant un tableau noir, à essayer d’expliquer à mes camarades de classe – sur ordre de l’instituteur – comment j’étais parvenu à résoudre le problème de maths. Le hic, c’est que je n’en avais pas la moindre idée... »
 
Il y a trois ans, Jérôme (prénom d’emprunt) a été diagnostiqué HP, ou « à haut potentiel ». A l’image des termes qui sont associés à cette étiquette – d’aucuns parlent de surdouance, de surefficience ou encore (pour les enfants) de précocité intellectuelle -, le phénomène du haut potentiel fait l’objet de définitions divergentes. Reste que globalement, les symptômes les plus communément cités en lien avec le HP sont un QI (quotient intellectuel) au-dessus de la moyenne, une pensée dite en arborescence (ou « pensée Wikipédia »), une curiosité exacerbée, une créativité et une imagination débordantes, ainsi qu’une hypersensibilité. Au nombre des autres caractéristiques revenant souvent dans les témoignages des surdoués et de leurs proches figurent le perfectionnisme, le besoin d’autonomie, l’anxiété, l’hyperesthésie (exacerbation de certains sens), l’empathie, la nécessité d’être fortement stimulé, une faible estime de soi et un sens de l’humour particulier.
 

Au moins 160000 personnes HP en Suisse

Le HP toucherait 2 à 5% de la population, lit-on sur plusieurs sites web spécialisés. Si le conditionnel est utilisé, c’est que l’ampleur du phénomène est probablement sous-estimée. En effet, la détection des personnes concernées est rendue difficile par le manque d’observateurs compétents, ainsi que par la tendance qu’ont de nombreux surefficients – filles et femmes en tête – à se suradapter afin de correspondre à une norme jugée plus facile à vivre. A noter également que des voix s’élèvent régulièrement pour remettre en cause le processus de diagnostic. Ce dernier fait la part belle aux tests de QI, dont les résultats doivent se situer autour des 125-130 points pour qu’on puisse éventuellement parler de haut potentiel. Or, les critiques font remarquer qu’à l’instar des examens scolaires, les tests de QI font courir aux candidats un risque de sous-performance, en raison notamment du stress ou de l’ennui.
 
Selon l’association douance.be, il est plus important de procéder à une évaluation «qualitative » de l’intelligence de la personne et de son mode de pensée. Le calcul du QI ne devrait donc survenir qu’en guise de confirmation du diagnostic.
 
Sur son site internet, l’association Collectif HP va encore plus loin. De l’avis de ses membres, la définition du haut potentiel doit être élargie afin de prendre en compte un «fonctionnement neurologique particulier». Les surdoués présenteraient des caractéristiques physiques propres (au niveau des neurones), à savoir une quantité supérieure à la moyenne de dendrites, de myéline et de protéines de mémoire à long terme. Le spécialiste français Michel Habib – l’un des rares neurologues à s’être penché sur la question – relaie pour sa part des recherches effectuées à l’aide de l’imagerie cérébrale: les HP ne seraient pas la proie d’une particularité fonctionnelle globale du cerveau, mais d’une accentuation du fonctionnement de certaines zones, particulièrement le cortex frontal et pariétal. Une idée qui viendrait en quelque sorte contredire celle de pensée en arborescence couramment associée aux surefficients.
 

De nombreux surdoués souffrent au quotidien

Il est un fait sur lequel tous les observateurs du phénomène se rejoignent: être HP n’est pas un cadeau du ciel pour tous les individus concernés. Certes, posséder un haut potentiel présente de nombreux avantages... potentiels. Mais en raison de leur hypersensibilité, de leurs sens toujours en éveil, de leur grand attachement à la justice et, plus globalement, de leur sentiment de différence et de décalage, de nombreux surdoués souffrent au quotidien. Que ce soit dans leur vie privée ou professionnelle. Amélie (prénom d’emprunt), 29 ans, graphiste indépendante, se souvient du calvaire vécu durant ses cinq ans passés dans une agence de publicité : «Lors des séances quotidiennes de brainstorming, mes collègues la ramenaient sans cesse. Ils s’étalaient pendant des heures sur des idées qui me paraissaient convenues, sans saveur. Moi, je sentais bien que ça bouillonnait dans ma tête. Mais mes idées – où plutôt les espèces de flashs lumineux qui surgissaient régulièrement devant mes yeux – étaient tellement décalées que je n’arrivais pas, ou n’osais pas, les verbaliser. Je me retrouvais donc à donner des coups de main aux autres, à être celle qu’on qualifiait en rigolant de ‘renfort de charme et de choc’. J’ai commencé à broyer du noir. Sans la rencontre avec mon compagnon actuel, qui m’a quasi forcée à quitter la boîte et à me mettre à mon compte, je crois que j’aurais perdu toute confiance en moi.»
 

De l’art d’encadrer les collaborateurs HP

Encore peu étudié à l’échelle des adultes, le phénomène du haut potentiel l’est encore moins dans le monde professionnel. Il ressort néanmoins de plusieurs témoignages que les HP supportent mal les cadres trop rigides et normatifs, ont de la peine avec l’autorité et sont davantage exposés que la moyenne au mobbing et au burn-out. De nombreux surdoués font le choix d’une activité indépendante, ou privilégient des entreprises de taille modeste, dans lesquelles la hiérarchie n’est pas prononcée. Dans un article paru dans le magazine «Femina», la psychanalyste spécialisée Monique de Kermadec ajoute que ces personnes sont particulièrement heureuses «dans les métiers où elles peuvent être autonomes et où leur créativité peut s’exprimer». Et de citer les nouvelles technologies, la médecine, le droit, les professions libérales, le sport, la musique et les arts.
 
Pour l’entreprise, les personnes surefficientes peuvent représenter un atout non négligeable, relève Bernard Stoessel, co-fondateur du cabinet BS Management. Outre le fait d’être souvent plus performantes que la moyenne des collaborateurs, elles sont notamment capables «d’amener des solutions auxquelles personne d’autre n’aurait pensé». Même son de cloche chez Xavier Camby, qui dirige la société Essentiel Management Conseils: les HP peuvent faire des merveilles sur leur lieu de travail, «à condition qu’ils soient bien accompagnés», qu’ils bénéficient du contexte leur permettant de libérer leur potentiel. «Une personne à haut potentiel, pour en tirer le meilleur parti, il faut en faire une sorte d’associé. Il faut être dans une logique participative, lui laisser une sphère pour s’exprimer, la pousser à oser.» Bernard Stoessel insiste lui aussi sur l’importance d’aider ces employés un peu particuliers, qui n’ont pas forcément confiance en eux, à exprimer leurs idées. «C’est tout l’art du management!» Le spécialiste conseille par exemple de «contourner leur timidité en se faisant le porte-parole de leurs idées auprès de l’équipe. Mais sans oublier de citer leur nom», afin de ne pas froisser leur besoin de reconnaissance.
 
Un chef d’équipe ne prend-il pas le risque, en accordant une attention particulière à un collaborateur surefficient, voire en le traitant un peu différemment, de provoquer l’incompréhension du reste des salariés? «Soyons bien clairs: il ne s’agit en aucun cas de donner des passe-droits aux HP. Les règles de l’entreprise doivent être les mêmes pour tous», précise Bernard Stoessel. Le manager doit néanmoins «s’arranger pour faire comprendre à l’équipe que la plus-value amenée par cette personne aura des retombées positives sur tout le monde. Je ne dis pas que c’est facile. Mais c’est tout l’art d’une bonne communication.» Xavier Camby aborde le problème sous un autre angle: «La meilleure façon d’intégrer un HP dans une équipe, c’est de traiter ses membres comme s’ils étaient tous HP. On évite ainsi le sentiment qu’une seule personne fait l’objet de favoritisme.»
 
Mais encore faut-il le détecter, ce HP. Parmi les indices qui peuvent mettre la puce à l’oreille des recruteurs ou des managers: «Le fait que la personne explique simplement des choses très compliquées», selon Xavier Camby. Autres éléments révélateurs: l’humilité et la discrétion. «Ces gens se distinguent justement parce que ce sont ceux qui ne disent rien. Ce sont des eaux dormantes», commente Bernard Stoessel. Le recruteur hésite encore? Qu’il consulte attentivement la partie ‹hobbys› du CV. «S’il est écrit ‹lecture, voyages et cinéma›, il y a peu de chances qu’on ait à faire à un HP», rigole Xavier Camby.
 
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Davantage d'articles de Patricia Michaud
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