Mon intuition? Je ne la sens pas
Nous avons tous vécu ce moment durant lequel une petite voix ou une pensée fugace nous frappe: «Il y a un truc qui ne va pas» ou: «Je ne le sens pas». Généralement, ce sentiment surgit juste avant de prendre ou d’envisager une décision.

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Nous avons tous vécu ce moment durant lequel une petite voix ou une pensée fugace nous frappe: «Il y a un truc qui ne va pas» ou: «Je ne le sens pas». Généralement, ce sentiment surgit juste avant de prendre ou d’envisager une décision. Cette intuition, puisque c’est cela dont il s’agit, peut également être positive et nous conforter dans un choix ou une orientation.
Longtemps considérée, à juste titre, comme un fondement fragile pour la prise de bonne décision par les sciences décisionnelles, l’intuition opère aujourd’hui un retour en grâce spectaculaire et tonitruant. La voilà dotée d’innombrables vertus. Elle nous permettrait de tenir compte de nos émotions (qui sont toujours vraies et fiables) ou de nous (re)connecter avec notre moi profond (qui est toujours de confiance), lorsque cela n’est pas avec l’univers qui nous parle directement et nous envoie un message, une épiphanie, une apocalypse.
Sauf que tout cela, c’est du vent! De la symphonie pour pipeau jouée par les vendeurs de hochets décisionnels. On s’en doute, l’intuition a fait l’objet de recherches scientifiques sérieuses. Les Daniel Kahneman et autres Gary Klein ont étudié ce phénomène et ont montré avec un certain succès que l’intuition n’est que rarement un appui fiable pour la décision. Les conditions pour qu’elle le soit sont très spécifiques. Klein, pour ne parler que de ses travaux, a analysé le fonctionnement des services d’urgence comme les pompiers et les secours sanitaires. Il s’est attaché à montrer le rôle des motifs récurrents (pat-terns), des schémas mentaux, de l’inférence et de la simulation mentale dans la prise de décision dans de tels contextes. Il en a construit un modèle de la prise décision basée sur la reconnaissance de ces motifs récurrents (Recognition-Primed Decision Model).
Dans ce modèle, ce que d’aucuns appellent «intuition» est un mécanisme mental qui permet de saisir la nature d’une situation sur la base d’indices que le contexte fournit afin d’agir. Dans l’esprit de l’individu confronté à une situation réelle, celui-ci commence par chercher à identifier (reconnaître) la situation dans laquelle il se trouve en recueillant des indices. Ceux-ci le mènent alors à identifier des motifs récurrents (patterns) qui lui indiquent dans quel type de situation il se trouve. Cela fait, l’individu en déduit une ligne de conduite et d’action qui provient d’une évaluation mentale très rapide.
L’intuition, dans ce contexte, n’est pas le surgissement d’une solution par la grâce de la connexion de l’individu au cosmos qui lui parle par les tripes ou dans des flashs de lumière. Elle est «la recon- naissance d’une chose sans savoir comment nous procédons à la reconnaissance de celle-ci». Et pour Klein, l’intuition n’est pas une faculté magique, invisible ou surnaturelle. Elle provient de l’expérience et est réservée aux individus disposant d’une grande expérience dans un domaine spécifique, lui-même relativement stable et «contrôlable» afin de permettre l’apprentissage et de développer une expertise. Et, surtout, elle repose sur un processus parfaitement rationnel!
Bref, l’intuition experte n’est pas à la portée de tout le monde. Et surtout, elle ne remplace pas le raisonnement et la méthode. Alors la prochaine fois que votre «intuition» vous parle, demandez-vous si vous n’êtes pas en train de donner du crédit à quelque chose qui est aussi solide que la prédiction de votre horoscope du jour ou celle de votre dernier profil de personnalité qui vous place parmi les «bleus»... À chacun son hochet. Mais, moi, l’intuition… je ne la sens pas.