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Musique pour les masses laborieuses

Ecouter de la musique pour augmenter le rendement: est-ce une bonne idée? Les recherches scientifiques sont plutôt positives. Mais dans la pratique, les résultats ne sont pas franchement concluants.

La musique fait-elle travailler plus vite? La question peut se poser dans un jour de grand stress. Mais une recherche sur YouTube avec les mots clés «musique pour travailler plus vite» s’avère décevante: on tombe invariablement sur des rythmes planants. Même en utilisant des mot clés tels que «musique pour augmenter votre productivité», le moteur de recherche ne crache quasiment que des mélodies sédatives, écrites avec une grande économie de notes et prétendument idéales pour «réveiller votre troisième œil» (sic). On trouve également des sites de bruitage, comme Coffitivity.com qui propose des bandesson restituant l’ambiance stimulante des cafés pour «booster votre créativité et vous aider à mieux travailler». En poursuivant les recherches, on finit bien par trouver des morceaux énergisants ... pour les bodybuilders!

La musique n’est pourtant pas incompatible avec le travail. Dès l’Antiquité, des ouvriers ont chanté pour mettre du cœur à l’ouvrage. Si le taylorisme a temporairement remisé la musique hors des entreprises, la démocratisation du transistor l’a ramenée dans les ateliers de production dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, elle est omniprésente dans les bureaux. Un sondage réalisé en 2014 par le service de streaming suédois Spotify en collaboration avec la musicologue Anneli Haakje montre que 65% des gens travaillent en musique, que ce soit pour éviter l’ennui, pour se motiver ou pour s’isoler des autres. «Dans les bureaux ouverts, où l’intimité est par définition réduite, écouter de la musique peut être un moyen de recréer une bulle pour se recentrer sur soi», explique Adrian Bangerter, professeur de psychologie du travail à l’Université de Neuchâtel.

Avec l’apparition du walkman, puis de l’iPod et des plateformes d’écoute en ligne telles que Spotify ou Deezer, l’écoute s’est par ailleurs fortement individualisée. C’est-à-dire que les travailleurs n’écoutent plus de la musique ensemble, mais chacun pour soi. «Nous avons pris l’habitude de créer nos propres playlists, et pouvoir décider de ce qu’on écoute au travail est une bonne chose», estime Anneli Haakje, interrogée via LinkedIn. Mais tous les employés n’ont pas cette liberté: les caissières des supermarchés, typiquement, n’ont pas le choix. On est passé des chants collectifs aux casques audio et aux enceintes Hifi, écrit le politologue Raphaël Evrard dans un travail de diplôme présenté en 2014 à l’Université de Toulouse. «Le travailleur musiquant est devenu musiqué», conclut-il. Les artistes les plus écoutés au travail seraient, selon différents sondages en ligne, Adele, Coldplay, Ed Sheeran, Mumford & Sons, Katy Perry, Beyoncé et Rihanna.

Quid de l’influence sur le rendement? L’effet serait plutôt positif. «Si ce n’était pas le cas, les employeurs auraient interdit la musique depuis longtemps», déclare l’expert Hervé Platel, professeur en neuropsychologie à l’Université de Caen. Les scientifiques ont commencé à s’intéresser sérieusement à cette question à partir des années 1940. En 1972, ils ont établi un lien positif entre une musique de fond et l’exécution d’un travail répétitif; des recherches ultérieures ont confirmé ce résultat. «Mais il n’y a pas de grande différence entre les divers styles de musique», précise Adrian Bangerter. Certains chercheurs ont néanmoins tenté de dresser une liste de morceaux «hautement énergisants». L’école de management de l’Université de Northwestern, dans l’Illinois, en aurait trouvé au moins trois: We Will rock You de Queen, Get ready for this de 2 Unlimited et In Da Club de 50 Cent’s. Avant une réunion importante, écoutez Finest Worksong de R.E.M., Lose Yourself de Eminem ou Start me up des Rolling Stones. Pour vous aider à prendre une décision difficile, sélectionnez plutôt Break on through de The Doors, Ain’t no stopping sunshine de Yoli, Fighter de Christina Aiguilera, ou encore Beat It de Michael Jackson.

Votre choix est tributaire du type de travail qui vous attend. S’il s’agit d’abattre de la besogne, les morceaux entraînants conviennent parfaitement. En revanche, s’il faut réfléchir beaucoup et rester concentré, mieux vaut privilégier les compositions instrumentales. Le site du Huffington post recommande les musiques dites «constantes», qui ne varient pas trop dans leur tonalité et présentent peu de changements de rythme. Les chansons à texte risquent de vous déconcentrer, surtout si elles sont écrites dans votre propre langue (à noter que les introvertis semblent plus facilement perturbés que les extravertis). Les études suggèrent en outre que la musique agit sur notre rendement de manière indirecte en stimulant le circuit de la récompense, lequel libère de la dopamine, une hormone liée au bien-être. Les préférences et les habitudes personnelles sont donc déterminantes. Si vous avez grandi au son du hard rock, écouter du hip-hop ne vous donnera peut-être pas une monstre pêche. Des études ont démontré que les esprits mélancoliques pouvaient prendre du plaisir à écouter des chansons tristes. Certaines personnes écoutent de la musique pour se mettre en train, d’autres pour se calmer... Enfin, on a observé que l’écoute prolongée tuait l’effet: une musique trop rythmée risque à la longue de devenir agaçante; trop douce, elle peut finir par vous soûler!

Interrogées, plusieurs entreprises disent ne pas avoir de directive particulière concernant l’écoute de la musique. «La pratique est tolérée pour autant qu’elle n’affecte pas la qualité du travail ou la sécurité du collaborateur», déclare ainsi Christian Neuhaus, porte-parole de Swisscom. Autrement dit, les employés administratifs peuvent écouter à peu près ce qu’ils veulent, mais pas les collaborateurs en contact direct avec la clientèle, ni les ouvriers de chantier. «De manière générale, les écouteurs sont autorisés dans nos bureaux, à condition que le niveau sonore ne dérange pas les collaborateurs qui se trouvent à côté. C’est une question de bon sens», affirme Nathalie Dérobert Fellay, porte-parole de La Poste Suisse. Chez Migros, pas de réglementation non plus: dans les bureaux, les collaborateurs peuvent écouter de la musique avec des casques audio; dans les ateliers de production, où il s’agit parfois très pragmatiquement de couvrir le bruit des frigos, on utilise plutôt des enceintes Hifi.

Aux Etats-Unis, certaines entreprises sont allées beaucoup plus loin. Exemple emblématique: IBM. Le groupe s’était constitué tout un répertoire pendant la Grande Dépression, en réécrivant à sa propre gloire les paroles de chansons célèbres. Il avait même créé un orchestre philarmonique, finalement dissous en 2001. Parmi ses nombreuses reprises figure le chant de Noël Jingle Bells, où la phrase How what fun is it to ride in a one-horse open sleigh («oh, comme c’est amusant de se promener sur un traîneau») est devenue How what fun is it to sell our products night and day («oh, comme c’est amusant de vendre nos produits nuit et jour»). Ces chansons auraient été entonnées pendant une trentaine d’années dans les conventions du groupe informatique. Mais aujourd’hui, «plus personne n’accepterait ce genre de choses», lit-on dans une critique publiée sur le site Ars Technica dédié aux nouvelles technologies et aux jeux vidéo. «Les chansons d’entreprise semblent être des reliques d’une époque moins éclairée», conclut-il.

En quoi la musique nous aide

L’examen du cerveau humain par neuro-imagerie montre que de nombreuses régions, en particulier celles de la mémoire et de l’apprentissage, sont activées par le son de la musique.

Ainsi s’expliquerait l’effet positif sur notre rendement intellectuel. Les recherches montrent également que notre capacité d’attention repose sur le fonctionnement simultané de deux systèmes frontopariétaux: le premier, dit dorsal, est dédié à l’exécution de tâches précises (comme la lecture d’un document); l’autre, appelé ventral, a pour mission de surveiller notre environnement pour détecter les éventuelles menaces (comme un bruit inattendu).

À la moindre occasion, le système ventral court-circuité s’alerte – et nous voilà déconcentrés. L’intérêt de la concentration est donc de réduire son interventionnisme pour pouvoir ne pas être dérangé par tout ce qui passe autour de nous. Or, la musique pourrait précisément produire cet effet en saturant le système ventral par une stimulation sensorielle continue et contrôlée.

 

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