Chronique

Vu de loin, vu de près: normalité versus pathologie

Il n’existe pas d’un côté des gens psychiquement malades et de l’autre des personnes psychiquement saines. Les troubles de la personnalité représentent des variantes inadaptées de certains traits de personnalité qui se fondent imperceptiblement dans la normalité.

Anaïs et Cécile sont deux femmes dans la trentaine. Toutes deux universitaires, elles disposent d’un master, en Psychologie pour la première et en Sciences politique pour la seconde. Insatisfaites dans leur activité professionnelle réciproque pour des raisons différentes, elles ont entrepris un bilan de carrière. Anaïs, actuellement spécialiste dans le domaine de la prévention des risques psychosociaux, réalise essentiellement des analyses de climat de travail et construit des formations de prévention au harcèlement. Mère célibataire de deux jeunes enfants, elle est également présidente d’un club de sport et suit régulièrement des mooc (cours en ligne ouvert et massif) pour accroître ses connaissances professionnelles et personnelles.

Oser se lancer

Après plus de 5 ans dans le même poste, elle s’y ennuie et a plusieurs idées en tête. Elle entreprend cette démarche de bilan de carrière pour clarifier ses buts, recenser ses forces et définir un nouvel objectif. Pourtant, après quelques séances, elle prend conscience que sa difficulté n’est pas tant de déterminer un projet – le sien au final est simple – mais d’oser s’y lancer. Se considérant comme peu compétente malgré sa réussite tangible, elle a l’impression de tromper son entourage sur ses capacités réelles et elle a le sentiment que sa hiérarchie n’a pas une bonne vision de ce qu’elle accomplit vraiment sur le terrain.

Dans les faits, inquiète face à toute nouvelle mission confiée et très exigeante, elle se surinvestit afin d’éviter à tout prix les remarques; elle vise la perfection. Malgré son ressenti négatif, cette attitude lui permet de réussir brillamment ses mandats et d’être reconnue comme la spécialiste du domaine au sein de l’institut où elle travaille. Pourtant, Anaïs ne se sent pas à la hauteur pour briguer une fonction moins opérationnelle, alors qu’elle aurait très envie de pouvoir donner sa vision sur la stratégie, diriger une petite équipe et innover.

La crainte de l'échec

Cécile a depuis très jeune éprouvé un intérêt marqué pour les phénomènes sociaux et ses études l’ont passionnées. Elle s’y est investie avec passion et a suivi des cours divers, se concoctant un profil de généraliste. En parallèle, et aujourd’hui encore, elle a développé une passion pour la peinture qu’elle pratique activement et plusieurs de ses professeurs lui reconnaissent du talent. Elle n’a cependant jamais exposé ses oeuvres, ni ne les a même présentées à sa famille ou à ses amis.

À la fin de son master, Cécile a clairement eu la sensation de quitter un cocon qu’elle ne retrouverait pas; un environnement à la fois ambitieux et bienveillant. Au vu de ses excellents résultats, plusieurs propositions lui ont été faites et, refusant une opportunité de doctorat, elle a opté pour un poste à durée limitée de collaboratrice scientifique qui lui a, dans un second temps, ouvert les portes d’un deuxième puis d’un troisième contrat à durée limitée au sein d’autres entités. Au fil des mandats, ses tâches sont toutefois devenues de moins en moins intéressantes, plus basiques et nécessitant peu de prise d’initiatives.

Au moment où elle entreprend son bilan de carrière, elle occupe un poste largement au-dessous de ses compétences dans une entreprise sans plus guère de lien avec ses centres d’intérêts, mais où l’ambiance chaleureuse et sa capacité à compulser et à synthétiser des données lui permettent de remplir sans crainte de l’échec son cahier des charges. Très préoccupée par le fait de commettre des erreurs et souffrant d’hypersensibilité au jugement et au rejet, Cécile s’attache à fournir un travail parfait et à éviter les contacts sociaux qui la rendent anxieuse. Elle se révèle donc particulièrement efficace et discrète; sa hiérarchie apprécie particulièrement sa rapidité d’exécution, son engagement et la qualité de ce qu’elle produit.

Vu de loin, Anaïs et Cécile rencontrent des difficultés communes: elles souffrent toutes les deux d’un manque de confiance en soi, sont très exigeantes et, malgré leur ressenti négatif, réalisent un travail de grande qualité.

Vu de près, leurs points communs ne sont pas de force égale et génèrent des conséquences qui ne sont pas du tout identiques. Anaïs a des traits de personnalité qui la conduisent, dans certaines circonstances précises, à manquer d’assurance ainsi qu’à éprouver, comme une grande majorité d’entre nous a pu le vivre un jour ou l’autre, le fameux syndrome de l’imposteur. Malgré cela, elle mène une carrière et une vie privée globalement épanouissantes et dynamiques. À l’inverse Cécile se voit clairement handicapée sur tous les plans par un trouble de la personnalité. Ses activités professionnelles sont de moins en moins stimulantes malgré ses nombreux savoir-faire et ses motivations. Elle est aussi socialement isolée et son anxiété ne la quitte jamais.

Si Anaïs est d’une nature plutôt inquiète et tend à se montrer perfectionniste, ce trait de caractère a ses avantages et ses inconvénients, mais, au final, Anaïs parvient à faire preuve d’adaptation. Avec le temps et de l’expérience, voire éventuellement avec une aide appropriée si elle en ressent le besoin, elle parviendra à accroître son assurance, à optimiser son exigence ainsi qu’à dépasser ses appréhensions pour déployer pleinement son potentiel. En revanche, Cécile souffre d’un trouble de la personnalité qui lui fait vivre une réalité bien distincte. Son attitude de retrait est presque constante, aussi bien dans sa sphère professionnelle que privée, l’intensité de son anxiété est très forte et la souffrance qui en découle également. Cécile s’est peu à peu rigidifiée et sa zone de confort se réduit inexorablement, à tel point qu’elle éprouve de plus en plus de peine à évoluer dans le monde professionnel.

La normalité n'existe pas

Pourtant, traits et troubles ne se différencient pas autant que la situation d’Anaïs et de Cécile le laisse à penser. Il n’existe pas d’un côté des gens psychiquement malades et de l’autre des personnes psychiquement saines. Pour un grand nombre de spécialistes, la normalité n’existe pas; ils considèrent que les troubles de la personnalité représentent des variantes inadaptées de certains traits de personnalité qui se fondent imperceptiblement dans la normalité. Ce qui distingue donc un comportement pathologique d’un comportement adapté, c’est sa fréquence, son intensité et la souffrance qui en découle.

Par ailleurs, si des données génétiques peuvent être à l’origine de fragilités, l’environnement et les évènements de vie contribuent également à l’apparition de troubles. Enfin, des études récentes révèlent que l’occurrence des troubles psychiques au cours d’une vie avoisine les 50%; «autrement dit, chacun risque de connaître des problèmes de santé mentale à un moment ou à un autre de sa vie» (voir aussi le «Dossier HRM N° 53, Troubles psychiques au travail»).

Les problèmes psychiques au travail sont à la fois plus complexes et plus profonds, mais aussi parfois plus discrets que nous le pensons. La maladie psychique fait partie de la vie et nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, concernés. Abordons ouvertement le sujet et trouvons des solutions pour une réelle intégration de tous les talents!

 

Cet article est paru dans HR Today Magazine (no 3/2021).

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Annabelle Péclard est psychologue du  travail et co-directrice du Cabinet Didisheim.

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