Développement

Quand le coaching rend malade

Le fait de croire à la nocivité de quelque chose peut engendrer des symptômes bien réels. Un phénomène qui est parfois utilisé à mauvais escient dans le cadre de l’accompagnement personnel ou professionnel.

J’ai récemment discuté avec une femme issue d’une grande école d’ingénieurs qui se posait des questions sur son avenir. Elle m’a confié que son psychothérapeute lui avait dit qu’elle portait le poids d’une histoire familiale difficile et que l’âme d’un parent défunt semait le malheur dans sa vie de femme «hypersensible». Cette explication donnait du sens à la série d'événements pénibles qu’elle avait vécue pendant les quatre dernières années et elle a décidé de suivre une thérapie, durant laquelle il est question de se débarrasser de cette entité malfaisante.

Ce que je vois, moi, c’est qu’elle n’a toujours pas réinvesti le terrain professionnel dans lequel son profil et son parcours lui permettraient de développer ses talents et d’en faire bénéficier les autres. Mon propos n’est pas de déterminer si certaines croyances sont vraies ou fausses, mais de détecter leur pouvoir (maléfique ou bénéfique) quand rien ne démontre qu’elles sont vraies et qu’elles sont réfutables. On ne peut pas démontrer la non-existence de fantômes et autres entités du même acabit. Dans une approche pragmatique et scientifique, le doute prévaut en l’absence de preuve.

J’entends de plus en plus d’histoires de ce genre dans le cadre d’accompagnements et j’en suis scandalisée à chaque fois. Aucune démarche digne de son nom ne supporte ce type de croyances… Si votre coach vous explique que ce qui vous arrive et ce que vous ressentez avec des théories de hantise, de revenants, de malédiction, de fatalité, d’entités et d’énergies malfaisantes avec des pseudo-diagnostics de personnalité:  refusez de tomber sous son emprise.

J’ai récemment bouclé une mission d'outplacement d'une cadre en recherche d'emploi. Elle avait été accompagnée par un consultant d’un grand cabinet d’outplacement dans la cadre d'un PSE, lequel avait décrété qu’elle était, comme lui, surdouée, et que sa manière de fonctionner était très particulière. Ce diagnostic l'avait plombée dans sa recherche d'emploi, car elle s’était perçue «différente», incompatible avec le monde professionnel.

Nous avons tous et toutes besoin de comprendre ce qui nous arrive pour savoir comment nous devons nous comporter. Expliquer ce pourquoi par des théories de possession, de transmission maléfique renforce un conditionnement négatif et induit un sentiment d'impuissance.

Je vous donne un exemple. J'accompagne une cadre qui a décidé de quitter une grande entreprise et son manager dont les tendances harcelantes lui font perdre confiance en elle. Son précédent manager, dans une autre entreprise, avait un profil violent. Ces deux mauvaises expériences consécutives ont ébranlé son estime de soi. Elle me raconte que son père dominait complètement sa mère et que celle-ci était persuadée de devoir supporter les rapports de force pour se comporter en bonne mère de famille. Tout cela lui fait dire qu'elle a été conditionnée à vivre des expériences de victime. Peut-être... Et alors? Tout le monde peut penser par lui-même et choisir ses propres croyances, valeurs, automatismes, etc. Tout le monde peut apprendre à se traiter avec respect et bienveillance.

Je dis à cette femme: «Vous avez le droit de choisir un autre style de vie que celle de votre mère» et «Vous avez le droit de penser à vous d'abord.» Il s'agit pour elle de résoudre un conflit de loyauté en prenant la responsabilité de sa vie pour se détacher des figures d'autorité de son milieu d'origine. Mais elle peut tout aussi bien choisir de reproduire en conscience certains schémas du passé pour devenir l'auteur de son chemin de croix et non une victime sacrifiée sur l'autel de traditions et réflexes archaïques. Le métier de coach consiste à renforcer ou à restaurer le cercle vertueux de la personne qui consulte.

Y a-t-il des profils davantage susceptibles d’adhérer à des croyances «bizarres»? Notre cerveau d’humain n’aime pas l’aléatoire, le hasard et les coïncidences, car ces phénomènes génèrent de l’anxiété, un sentiment d’incompréhension (perte de sens) et de vulnérabilité, voire d’impuissance. À l’inverse, la pensée magique propose un sens immédiat, associé à une impression de contrôle, de protection. Elle a un effet de rustine qui comble le manque de sens. Elle le fait si bien qu’elle inhibe l'esprit critique et empêche la réflexion, l’exercice du discernement, la remise en question et le travail sur soi.

Directeur du Laboratoire de psychologie sociale de l'Université de Paris X-Nanterre, Jean-Pierre Deconchy a réalisé en 1998 une expérience grâce à laquelle il a démontré que le recours à des croyances irrationnelles est plus fréquent en situation de manque de contrôle (sentiment d’impuissance) et de fatigue cognitive. Simples et reposantes, les explications fournies par la pensée magique elles s'ajustent quasiment instantanément comme les pièces manquantes d'un puzzle. Jean-Pierre Deconchy conclut que le recours aux croyances irrationnelles dépend davantage d’un contexte que d’un profil. Et cela explique pourquoi les adhérents aux sectes sont d’origines très diverses… Même une personne de formation scientifique solide, formée à la logique de raisonnement, peut s’embourber dans un marécage de représentations magiques aliénantes.

Le professeur en psychologie sociale Léon Beauvois, connu surtout pour son ouvrage "Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens", explique que nous sommes tous et toutes manipulables, mais plus particulièrement dans les circonstances suivantes: le manipulateur est charismatique, il est influent et reconnu comme une figure d’autorité (hiérarchie, âge, fonction), nous sommes en manque affectif, nous traversons une période d’incertitude, nous avons le sens de l’engagement et des difficultés à revenir sur nos décisions. Ce qui met finalement peu de personnes à l’abri! Un processus d’engrenages d’engagements et de rationalisations intervient ensuite pour conforter la personne dans un système de croyances nuisibles.

Un diagnostic ne se réduit pas à une histoire qu’on raconte sur soi-même ou sur les autres… Avec internet, les diagnostics sont faciles. Or ils s’inscrivent dans notre esprit comme une croyance, ils influencent nos perceptions, nos représentations, nos émotions, notre relation à nous-mêmes et aux autres, nos ambitions, nos comportements…Tout comme un enfant persuadé qu’il y a un loup sous le lit dormira mal, un collaborateur se sentira mal si on le persuade que sa relation avec son manager est perverse ou qu’il est hanté par une âme perdue… Si je crois que je suis hypersensible, d’un point de vue clinique, cette croyance impactera mes comportements et pourra même créer de véritables «symptômes». Si vous croyez que vous n’avez aucune chance de réussir, vous aurez moins envie de vous lancer et par conséquent vous en aurez encore moins de chances de réussir.

Nous connaissons bien l’effet placebo, un peu moins l’effet nocebo. Les archives de la bibliothèque de médecine mentionnent le cas d’un patient inclus dans un essai clinique mené en 2007 pour tester un antidépresseur. Il faisait partie du groupe placebo. Ne le sachant pas, il a fait une tentative de suicide en avalant d’un coup les 29 gélules qu’on lui avait données. En arrivant aux urgences, il présentait les symptômes cliniques d’un empoisonnement. Les médecins ont fait les analyses nécessaires pour identifier la substance toxique et découvert qu’il avait avalé une substance neutre… Dès que le patient en a été informé, les symptômes ont disparu… Serait-il mort s’il n’avait pas été détrompé?

Le sociologue David P Phillips, professeur à l’Université de San Diego, en Californie, a réalisé une étude pour vérifier si la croyance en la malchance avait un impact sur la mortalité cardiaque. Les Américains d’origine chinoise ou japonaise considèrent le chiffre 4 comme malchanceux, contrairement aux autres Américains. Les conclusions de son analyse sont sans appel: la mortalité cardiaque des groupes d’origine chinoise et japonaise atteint un sommet le quatrième jour du mois. Autrement dit, la croyance peut tuer.

La croyance dans les médecins dites douces n’est pas un problème pour les gens en bonne santé, mais elle peut s’avérer dangereuse en cas de pathologies lourdes, comme le cancer. D’après une équipe de chercheurs dirigée par Skyler Johnson, à l’Université de Yale aux USA, le fait de préférer les médecines alternatives aux traitements classiques augmente jusqu’à cinq fois plus de risques de mourir.

Toutes les croyances irrationnelles sont-elles nuisibles? Une amie m’a raconté avoir entendu sa voisine dire qu’elle avait été protégée pendant le confinement par un ange qui avait élu domicile dans un arbre du jardin. Elle le savait, car elle avait vu des plumes au pied de l’arbre. S’il y a des plumes, c’est donc qu’il y a un ange (what else?). Nous en avons ri, mais nous étions d’accord toutes les deux sur le fait qu’il était stérile de la détromper : pourquoi lui ôter une conviction qui la rend plus sereine?

Un médecin m’a parlé d’une patiente qui se plaignait d’avoir l’impression de sentir mauvais. Aucune thérapie n’avait fonctionné jusque-là. Adolescente, cette femme avait refusé l’aumône à une mendiante qui lui avait dit que pour sa peine, elle sentirait mauvais toute sa vie! Deux solutions se présentaient au médecin: l’assurer que le prétendu sort n’était qu’une manipulation, ou collaborer avec la croyance. Il a décidé de lui donner l’adresse d’un «leveur de sort». Elle a pris rendez-vous chez le praticien qui a fait quelques incantations en lui donnant à boire une décoction. Et la patiente fut guérie. L’histoire ne dit pas si elle devint dépendante des pratiques de désenvoûtement ni si ce leveur de sort était un complice du médecin.

D’après un article paru dans Le Monde des Religions,  84% de la population mondiale déclare adhérer à des croyances religieuses. Dans le cadre de mes coachings, il arrive que certaines personnes me fassent part de leurs croyances spirituelles (Dieu, la Sainte Vierge, les anges, la vie après la mort, la réincarnation, la croyance en un monde juste, l’astrologie, la force d’un destin…). Je n’y touche pas tant qu’elles sont bienfaisantes. Au contraire, je m’appuie sur elles pour créer des métaphores et des analogies potentiellement aidantes.

Un de mes clients m’a affirmé que dans sa famille, tous les hommes ont fini par réussir leur carrière. D’après lui, il y avait là quelque chose d’héréditaire. Ma réponse : «Ah? C’est peut-être possible, ça! Je suppose que les hommes de votre famille ont aussi établi des stratégies et des plans d’action? Comment va-t-on s’y prendre pour favoriser cette heureuse issue?»

Florilège de croyances handicapantes:

  • Des représentations négatives en lien avec l’objectif: «Le succès professionnel est vanité, toute réussite est illusoire, les gens qui réussissent le payent cher d’une manière ou d’une autre, ceux qui réussissent écrasent les autres, l’argent ça pue, il n’y pas d’épanouissement possible dans le travail, travailler c’est toujours souffrir, prendre des responsabilités c’est choisir de se faire du souci, toute réussite individuelle se construit au détriment de l'intérêt collectif, les cadres dirigeants n’ont pas de vie privée tellement leur charge est lourde, le pouvoir rend pervers, les gens fiers de leur succès n'écoutent pas les autres (ou croient avoir toujours raison) , on doit choisir entre réussir sa vie professionnelle ou réussir sa vie familiale…»
  • Des représentations sur les moyens d’atteindre l’objectif: «L’ambition est une démarche égoïste, individualiste et/ ou prétentieuse, il faut souffrir pour réussir, les gens ne changent pas, parler de soi c’est prétentieux, demander de l’aide ou des conseils c’est une preuve de faiblesse, les opportunités professionnelles arrivent d’elles-mêmes, si on du talent on n’a pas besoin de faire des efforts, faire un effort est pénible, les managers doivent tout savoir, se vendre c’est déshonorant, les commerciaux sont des beaufs, la diplomatie c’est de l’hypocrisie, ça ne sert à rien d’établir une stratégie de carrière, on doit toujours dire la vérité, je n’ai pas à chercher un job car de nouvelles opportunités vont se présenter toutes seules…»
  • L’ésotérisme: «Il existe des phénomènes d’énergies mystiques qui nous dirigent, des plans de conscience différents et des esprits qui nous dominent, il faut un médiateur initié pour fournir une protection, sans aide je suis sous la coupe de ces forces malfaisantes, notre destin est déjà écrit…»
  • La punition: «En raison d’un fait réel ou imaginaire, je suis puni ou je dois me punir et je ne vais pas réussir en raison d’une dette qu’il me faudra toujours payer.»
  • Les croyances déterministes: «Pour une raison immuable (destin, essentialisme, génétique, hérédité, sexualisation des métiers des rôles et des ambitions, astrologie…), je suis prédéterminé et je ne peux pas changer/évoluer….»
  • Des croyances identitaires: «Je ne suis pas capable, je ne mérite pas, je n’ai pas de chance, j’ai la poisse, je dois travailler beaucoup plus que les autres pour y arriver, , je dois me dévouer aux autres, je n’ai pas les capacités, je dois exceller et faire beaucoup mieux que les autres, je n’ai pas le droit à l’erreur, je suis fini, je ne suis pas fait pour le succès, personne ne m’apprécie, il me manque quelque chose d’essentiel pour réussir, je n’ai pas d’importance, j’ai moins de valeur que les autres…»

 

Voyons maintenant l'effet Pygmalion. Je l’utilise comme un adjuvant en coaching. Il a été prouvé que lorsque les enseignants croient au potentiel (réel ou non) des élèves, ceux-ci accomplissent des progrès mesurables, y compris au niveau du QI. Je me souviens d’une femme manager qui m’avait raconté qu’un de ses collaborateurs avait été étiqueté HP (haut potentiel), mais le collaborateur ne le savait pas. Elle le «soignait particulièrement», notamment parce qu’elle trouvait agréable de discuter avec lui et intéressant de lui demander son avis (vu qu’il était censé mieux réfléchir que les autres). Il est probable que l’intéressé ait bénéficié de l’effet Pygmalion – et tant mieux pour lui. Cependant, il serait particulièrement intéressant de nommer quelques HP au hasard et d’observer leur évolution!

J’ai plusieurs méthodes pour dissoudre une croyance ou la remplacer par une autre, une croyance antidote qui restaure l’estime de soi et permet de sortir de l’impuissance. Mais il n’y a pas de recette magique pour changer l’histoire qu’on se raconte sur soi-même. Ce qui sauve, c’est notre capacité à réfléchir, à analyser, à recouper les informations et à en débattre. Et aussi notre confiance en notre propre discernement. C’est précisément cette confiance qu’il faut parfois restaurer en coaching.

 

Laisser un commentaire1 CommentairesHR Cosmos

Psychologue du travail et coach, Noémie Le Menn a  accompagné environ 450 personnes en 30 ans d’expérience. Son travail consiste à restaurer le cercle vertueux de sa clientèle en se basant sur son expertise en psychologie. Le coaching l’a menée au sexisme: elle a construit un modèle de coaching «du féminin» pour permettre aux femmes de se développer autant que les hommes. Auteure de l’ouvrage «Libérez-vous des réflexes sexistes au travail», elle publie régulièrement des conseils pratiques sur son site up-change.com

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Commentaires

Bravo et bien documenté. J'y retrouve des études de psychologie sociale...
J'ai tout lu car je vais donner donner un séminaire sur les changements de croyances à des Maitres Praticiens en PNL les 12 et juin prochains ! Ca m'a rafraichi la mémoire.
Merci et bon succès à vous.

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