Savoir choisir ses batailles
Le nouveau CEO d'un groupe international remodèle son comité de direction. Juliette, DRH d'Europe, est la seule survivante de cette réorganisation. Comment va-t-elle s'en sortir?

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DRH et membre du COMEX d’un groupe pharmaceutique issu d’une fusion récente, Juliette se retrouve confrontée à une décision stratégique qu’elle ne partage pas. Elle choisit pourtant de ne pas s’y opposer publiquement. Décryptage.
Une fusion, une décision, un alignement en façade
Quelques mois après la fusion de deux groupes pharmaceutiques, le nouveau COMEX doit décider du futur modèle organisationnel des fonctions clés. Deux options s’opposent. La première vise à intégrer rapidement les équipes autour d’un modèle unifié, porté majoritairement par les dirigeants issus du groupe acquéreur. Une décision rapide qui rassure les marchés et simplifie la gouvernance. La seconde, que défend Juliette, repose sur une intégration progressive, différenciée selon les métiers, afin de préserver certaines expertises critiques du groupe absorbé et éviter une perte de valeur à moyen terme.
Juliette est convaincue que la première option n’est pas la bonne. Mais très vite, elle perçoit au sein de l’équipe de direction que les échanges se sont déjà structurés en amont. Les positions sont installées. Les alliances aussi. Le jour du COMEX, le CEO propose de valider l’option d’intégration rapide et demande un tour de table formel. Un à un, les membres prennent la parole. Très vite, elle comprend que la majorité est déjà constituée en faveur de l’intégration rapide. Puis vient le moment du vote. Juliette comprend que le rapport de force ne joue pas en sa faveur. Elle attend quelques secondes, réfléchit, puis s’aligne avec la majorité.
Pourquoi accepter de voter une décision qu’elle ne soutient pas pleinement?
Dans ce type d’instance, lever la main ne signifie pas seulement voter. C’est se positionner, s’exposer. Ce choix n’est donc pas neutre. Certains y verraient une forme de renoncement, d’autres une démonstration de loyauté envers le collectif et la direction en place.
Elle sait qu’en validant une orientation qu’elle juge imparfaite, elle accepte un inconfort personnel. Mais elle comprend également qu’une opposition frontale, à ce stade, fragiliserait davantage sa capacité d’influence qu’elle ne ferait évoluer la décision.
Vu de l’extérieur, Juliette pourrait donner le sentiment de renoncer à ses convictions. Certains considéreraient même qu’un leader devrait rester droit «dans ses bottes» et défendre sa position, quel qu’en soit le prix. Mais dans les environnements de gouvernance complexes, la réalité est souvent plus nuancée. La question n’est pas seulement: ai-je raison? Elle devient: mon opposition produira-t-elle réellement un effet… ou fragilisera-t-elle ma capacité à agir ensuite?
Revenir dans le jeu autrement
Dans les semaines qui suivent, Juliette ne cherche pas à remettre publiquement en cause la décision. Elle change de terrain. Elle commence à travailler plus discrètement les conséquences opérationnelles de l’intégration rapide. Elle identifie les zones de fragilité, les équipes les plus exposées et les risques de perte de compétences critiques.
Progressivement, elle construit des appuis au sein du COMEX. Non pas en contestant la stratégie globale, mais en reformulant certains enjeux sous l’angle du risque opérationnel, de la rétention des talents et de la continuité du business. Cette approche lui permet d’ouvrir des espaces de discussion sans mettre directement le CEO en difficulté.
Elle mobilise alors plusieurs leviers:
Une matrice de négociation, pour comprendre les intérêts réels derrière les positions affichées et identifier les zones de flexibilité.
Un organigramme systémique, pour cartographier les centres de pouvoir formels et informels dans le nouveau groupe.
Une matrice des luttes de pouvoir, pour repérer les tensions issues de la fusion et les dépendances critiques.
Sans remettre publiquement en cause la décision du COMEX, Juliette parvient ainsi à faire évoluer certains équilibres de façon suffisamment subtile pour préserver à la fois la cohésion du collectif, la crédibilité du CEO et sa propre capacité d’influence pour les étapes suivantes.
Une autre lecture du pouvoir
Le cas de Juliette illustre une réalité souvent mal comprise. Dans les COMEX, l’influence ne se joue pas uniquement dans la capacité à prendre la parole, mais dans la capacité à choisir ses batailles. Le pouvoir ne se mesure pas à la visibilité et la puissance d’une opposition, mais à la capacité à produire des effets dans la durée.
Dans les environnements de gouvernance complexes, les décisions visibles ne sont souvent que la formalisation d’arbitrages déjà construits en amont. Ceux qui influencent réellement les organisations ne sont pas toujours ceux qui parlent le plus fort, mais ceux qui savent lire les rapports de force, choisir leur tempo et agir au bon endroit.
Le cas de Juliette rappelle également qu’entre loyauté et influence, les frontières sont rarement totalement claires.
Six questions pour prendre du recul
À quel moment les décisions sont-elles réellement prises dans votre organisation: en séance ou en amont?
Lorsque vous choisissez de livrer bataille, le faites-vous au bon moment… et au bon rythme?
Dans quelles situations avez-vous déjà perdu en vous exposant au mauvais moment?
Qui structure réellement les décisions dans votre environnement?
Quels espaces informels pourriez-vous investir davantage pour peser en amont?
Quelle est la prochaine décision pour laquelle vous devez choisir entre visibilité et influence?