Conseils pratiques

Votre entreprise est-elle capable de digérer le changement?

​Dans un environnement où les repères évoluent sans cesse, les entreprises ne peuvent plus se contenter de gérer le changement de manière ponctuelle. Elles ont intérêt à l’intégrer durablement à leur fonctionnement​ et à développer une capacité collective d'absorbtion, d'apprentissage et de progression en continu.

Francine, le regard franc, observe l’assemblée alors que les voix se taisent. Fidèle à son habitude, elle n’a pas de slides. Elle commence sans détour.

— Les chiffres ne sont pas bons. Pas catastrophiques, mais pas bons. La dynamique du marché change. Nos compétiteurs bougent vite. Nos repères actuels ne suffisent plus. 

Elle marque une pause, regarde presque chaque personne présente dans la salle, puis s’arrête sur la caméra face à elle. 

— Je pourrais décider en comité restreint de ce qu’il faut faire, et vous l’imposer dans un mail bien construit. Mais ça ne fonctionnerait pas, ce serait trop lent. La vérité, c’est que mon équipe et moi, nous ne sommes sûrs que d’une chose: nous devons changer. Et nous avons besoin de vous.

Cette scène se joue rarement ainsi. Pourtant, elle décrit exactement ce que le changement exige aujourd’hui, non plus d’être géré, mais d’être rendu possible.

Le changement a changé

Héraclite l’avait posé comme une constante, des siècles avant nos organigrammes: rien n’est permanent sauf le changement. Ce qui est nouveau, ce n’est pas le changement lui-même. Ce sont ses caractéristiques actuelles.

Sa vitesse, d’abord.

Le changement va vite, voire très, très vite. Des décisions prises aujourd’hui peuvent ne plus être valide dans 3 mois. Des objectifs définis en janvier peuvent devoir être entièrement repensés en avril. On ne célèbre plus seulement les projets terminés ; on apprend parfois à avoir le courage d’arrêter ceux qui n’ont plus de sens.

Sa complexité, ensuite. Avec un monde professionnel interconnecté, des contraintes qui surgissent bien au-delà de l’environnement immédiat, nos organisations ne naviguent plus dans des contextes simples où les meilleures pratiques suffisent. Nous sommes au cœur de la complexité, celle où il n’existe pas encore de réponses préfabriquées, mais seulement des initiatives émergentes.

Résultat. Les anciennes recettes de la gestion du changement, comme le projet structuré, la courbe en U, le plan de communication, arrivent souvent trop tard et trop rigides.

Métaboliser, et non plus gérer

Gérer le changement, c’est le traiter comme un événement exceptionnel. On l’anticipe, on le planifie, on le déroule de A à Z, puis on reprend le cours normal des choses, jusqu’au prochain. 

Métaboliser le changement, c’est autre chose. On passe de la réaction ponctuelle à la capacité permanente. Comme le métabolisme d’un organisme vivant qui transforme en continu ce qu’il absorbe pour continuer à fonctionner, une organisation qui métabolise le changement en extrait de la valeur en temps réel, sans attendre que la poussière retombe. 

Cela se joue à trois niveaux simultanément. Pour l’individu, c’est sa capacité à extraire un enseignement de ce qui est en train de changer, à travers son expérience.  Pour l’équipe, c’est la capacité à continuer à grandir en maturité collective précisément dans l’expérience du quotidien bousculé. Pour l’organisation, c’est devenir réellement apprenante, non juste dans les discours, mais dans les faits: chaque expérience que le changement amène devient une opportunité de progresser vers ses objectifs.

Ce n’est pas une posture idéale. C’est une compétence qui se construit, et elle a une première étape.

Première étape: normaliser

Avant d'outiller, avant de former, avant de déployer quoi que ce soit, il y a un travail de fond plus discret et pourtant plus déterminant: faire du changement quelque chose de normal.

On ne banalise pas. On normalise. On traite le changement comme un élément factuel et récurrent du fonctionnement ; on oublie ainsi de le voir comme une crise, ou comme un projet exceptionnel qui suspendra temporairement le travail réel. Le changement n'est jamais un objectif. Il est une conséquence. Une condition permanente dans laquelle l'organisation opère.

Ce glissement culturel change quelque chose de concret dans le quotidien des équipes. Quand le changement est perçu comme exceptionnel, chaque nouveau virage génère une réaction disproportionnée, telle résistance, sidération, surcharge. Quand il est perçu comme normal, les équipes développent une agilité de fond: elles ne repartent pas de zéro à chaque fois, elles s'appuient sur ce qu'elles ont déjà traversé.

C'est ce que Francine fait dans sa façon d'annoncer. Elle ne vend pas le changement comme une opportunité enthousiasmante. Elle le pose comme un fait ; et elle demande à ses équipes de le construire avec elle. La normalisation n’est pas dans les mots qu’elle utilise. Elle est dans la posture qu’elle choisit: le changement est là, il est réel, et nous en sommes tous responsables ensemble.

Ce que cela implique pour le leadership

Créer les conditions pour métaboliser le changement, c'est avant tout un changement de culture. Et ce changement de culture commence par les leaders. Non pas parce que les leaders doivent porter le changement à bout de bras ; c'est précisément ce qui échoue. Mais parce que c'est leur façon d'habiter le changement qui donne le signal à toute l'organisation. Un leader qui traite le changement comme une anomalie à résoudre transmet exactement ce modèle à ses équipes. Un leader qui le traite comme une donnée permanente, inconfortable parfois, mais normale, donne à ses équipes la permission de faire de même.

C’est une question de système: le niveau de tolérance au changement d'une organisation ne dépasse jamais celui de ses leaders.

Alors pour conclure

La vraie question n'est pas «comment gérer le prochain changement?»

C'est: «qu'est-ce qui, dans notre façon de fonctionner aujourd'hui, nous permet de le digérer quand il arrive?»

Et il arrivera.

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Florence Dambricourt

Florence Dambricourt a traversé vingt ans d'expériences entre énergie, tech et luxe, sur plusieurs continents. Ce parcours en zigzag l'a menée à une conviction centrale: c'est la qualité du self-leadership individuel qui détermine la performance organisationnelle. Avec une approche résolument humaine, ancrée dans les neurosciences et la pensée systémique, elle accompagne aujourd’hui dirigeant(e)s et équipes à retrouver clarté et mouvement dans des environnements en transformation rapide. Autrice et conférencière, elle provoque des déclics là où ça compte.

talking4good.com

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