Portrait

Élever le niveau

Directeur de l’Institut et Haute Ecole de Santé La Source à Lausanne, Jacques Chapuis est une figure rassurante de la crise sanitaire. Il veut aussi élever le niveau de la formation des infirmiers-ères pour éviter la pénurie annoncée.

Malgré la tempête, il ne perd ni son intelligence, ni son sens de l’humour, ni son esprit critique. Alors que les établissements de soins du canton de Vaud traversent une période difficile (le jour de l’interview, le 11 novembre 2020, nous étions en pleine deuxième vague), Jacques Chapuis garde son calme et dirige le navire à travers la houle. Dans les métiers du soin depuis quarante ans, directeur de la Haute École de la Santé La Source à Lausanne depuis 2006, ancien délégué du CICR en zones de conflits, il en a vu d’autres.

On le retrouve plongé dans son laptop dans un bureau des bâtiments de La Source à Beaulieu Lausanne. Il est au téléphone avec un adjoint de la Conseillère d’Etat Rebecca Ruiz. Situation de crise. Les établissements de soins du canton de Vaud cherchent d’urgence du personnel soignant pour renforcer les troupes décimées par les quarantaines et les arrêts maladies.

En raccrochant, il confie: «La situation est dramatique. On nous demande des renforts de tous les côtés. Lors de la 1ère vague, 573 étudiants ont accepté de relever ce challenge. Mais cela ne va pas sans poser des problèmes. Ces jeunes doivent poursuivre et terminer leur formation à temps. Le système ne supporterait pas un retard de six mois de leur entrée dans la vie professionnelle».

Cellule de crise

Il précise aussi que La Source a coordonné cette opération avec HESAV (Haute école de santé Vaud) en créant une cellule d’engagement des forces, «une sorte d’agence d’orientation des étudiants vers les institutions sanitaires vaudoises». Il poursuit: «Nous veillons aussi à répartir les troupes dans l’ensemble des établissements du canton, et non seulement au CHUV (Centre hospitalier universitaire vaudois)...»

Voici donc le style Jacques Chapuis: clarté dans les propos et capacité à mettre des mots sur les problèmes sans offenser. Le métier d’infirmière (85% des étudiantes de La Source sont des femmes) est encore mal reconnu, regrette-t-il. La manifestation du 28 octobre 2020 à Lausanne (600 soignants dans la rue) serait aussi en partie due à ce manque de reconnaissance. «Il serait réducteur de tout ramener à la question salariale. Certaines personnes pensent encore que le soin est une compétence féminine innée, qui ne nécessite pas de formation scientifique. C’est un point de vue machiste et arriéré», s’emporte-t-il. Avant de s’embarquer dans une longue rétrospective historique.

Congrégations religieuses

Résumons. On croit à tort que l’origine du métier d’infirmière est religieuse. Elle fut d’abord laïque; il s’agissait surtout de soins apportés aux femmes en couches et aux mourants. C’est au Moyen Âge que les ordres religieux s’emparent de cette activité. Cette mainmise des congrégations religieuses durera jusqu’à la moitié du XIXème siècle. «Les sœurs font preuve de charité et veulent sauver les âmes. Les hospices étaient des lieux insalubres, la médecine qu’on y pratiquait souvent dangereuse et les patients s’en sortaient rarement vivants. Le terme de maladie nosocomiale (qui s’attrape à l’hôpital) vient de là (du grec ancien, nosos: maladie et komein: soigner)», raconte Jacques Chapuis.

Dès les années 1850, la savoir médical progresse. C’est l’âge d’or de la bactériologie, avec les travaux de Louis Pasteur qui développe notamment un vaccin contre la rage. Les milieux hospitaliers commencent à comprendre l’intérêt de l’hygiène et mettent de l’ordre dans les pratiques. Jacques Chapuis: «Cette évolution mènera à un clash avec les congrégations religieuses qui ne voulaient pas céder leurs prérogatives. La Source, première école laïque au monde dans le domaine des soins, est née dans ce contexte tendu».

L’écrivaine Valérie de Gasparin la fonde en 1859. Issue d’une famille patricienne genevoise, elle s’engage pour les démunis et milite pour la cause des femmes. Elle aurait dit: «Soigner n’est pas œuvre de robe. Il faut être de bonne constitution et intelligente pour suivre cette formation plutôt qu’entrer dans les ordres.»

Arsenal thérapeutique

Au siècle suivant, la perception de l’infirmière «devient appendiculaire (de l’appendice, ndlr)», poursuit-il. «L’infirmière devient le bras droit du médecin, qui pose le diagnostic, prescrit puis s’en va. Elle est l’auxiliaire dont la tâche est d’appliquer, d’observer et de transmettre». Dès les années 1950, le niveau des formations s’élève. Les femmes ont joué un rôle important durant les deux guerres mondiales, la société a changé et la dimension scientifique de la médecine s’est étayée. «Plus l’arsenal thérapeutique et médico-technique se développe, plus on a besoin que ces auxiliaires soient bien formées. On passe alors de l’auxiliariat au métier.»

En 1994, la Suisse inaugure un nouveau concept de formation, avec des compétences plus étendues. «La définition des responsabilités de l’infirmière s’élargit, seule une partie étant médico-déléguée», note-t-il. Ces activités varient sensiblement selon le domaine médical (soins généraux, hygiène maternelle et pédiatrie ou psychiatrie) et les protocoles en place. «Dans un EMS (établissement médico-social, ndlr) par exemple, les infirmières assurent tous les soins, le suivi psychologique et social, l’accompagnement à la mort et la prévention des chutes, entre autres».

En 2002, la formation intègre le cursus HES et la filière Master et Doctorat sont créés en 2007. Le 1er doctorat en soins infirmiers est livré à New York en 1942. À l’Université de Lausanne, il faudra attendre 2013. Il poursuit: «Au fil des ans, La Source renforce sa réputation en termes de qualité d’enseignement. C’est une marque emblématique du canton de Vaud. Dans le milieu, une «Sourcienne» est une infirmière formée chez nous».

L’alliance romande se lézarde

Ce long rappel historique n’est pas raconté par hasard. Jacques Chapuis veut nous montrer que la qualité de la formation des infirmiers s’est construite au fil des siècles et doit être maintenue. Elle serait en péril? «Oui. La Suisse alémanique n’a pas suivi la voie des HES. Ils ont un modèle moins exigeant, peu scientifique et qui ne donne pas accès au Master. Et depuis quelques années, je constate que l’alliance des cantons romands sur ce standard HES unique se lézarde. En Valais par exemple, deux écoles ont vu le jour récemment, à Viège et à Monthey, inspirées du modèle suisse alémanique, pourtant peu performant.»

L’enjeu est de taille, prévient-il. Le domaine des soins infirmiers connaîtra dans les dix prochaines années une pénurie. «Notre expérience montre que c’est en élevant le niveau des formations que vous attirez les jeunes. À La Source, entre 2006 et 2020, nous avons triplé nos effectifs. Ces formations HES offrent de meilleures perspectives professionnelles et ces profils sont recherchés par les hôpitaux. Malheureusement, certains politiciens considèrent toujours que soigner est une compétence naturelle des femmes, donc pourquoi aller à l’université pour l’apprendre. Former à la légère est aussi une manœuvre cherchant à cantonner ce personnel dans des soins aux patients chroniques ou âgés, comme si ces soins étaient plus simples».

D’Aubonne à Peshawar

Lui est natif d’Aubonne dans le canton de Vaud. Son père est garagiste et sa mère «femme de garagiste», sourit-il. Bon élève, il s’intéresse d’abord au droit, «plutôt l’avocature pour déjouer les pièges du droit», précise-t-il. Après un stage dans un bloc opératoire à Vevey, puis à la clinique de Nant, il décroche un diplôme d’infirmier en psychiatrie à l’école de Cery à Lausanne.

«Cette formation m’a laissé sur ma faim donc j’ai rapidement poursuivi avec un certificat d’infirmier en anesthésie et réanimation». Six ans plus tard, il devient enseignant-assistant. Marié et père d’un enfant, il part avec le CICR (Comité international de la Croix-Rouge) à Peshawar au Pakistan. «J’ai découvert les enjeux géopolitiques des conflits et appris à trier les blessés de guerre. C’était un boulot de fou. Je gérais quatre hôpitaux et une quinzaine de postes de premiers secours sur la frontière afghane».

De retour en Suisse, il devient formateur en anesthésie, puis à l’Ecole de soins infirmiers de Bois-Cerf en 1991. Il dirigera cette école et créera ce qui deviendra plus tard l’Ecole Supérieure d’Ambulancier et de Soins d’Urgence Romande (ES ASUR). Bon manager, calme, direct, il conduit ensuite la fusion de quatre établissements: Bois Cerf + La Source et son école d’ambulanciers + CESU.

En 2006, il est nommé directeur de La Source (à noter que la fondation à but non lucratif La Source est aussi propriétaire de la Clinique de La Source). Depuis 2012, il siège aussi au comité exécutif du CICR. Il dit: «Mon rôle est de contribuer à établir la stratégie médico-chirurgicale en faveur des victimes de guerre et de violences.» Bref, il en a vu d’autres.

Bio express

1979 Diplôme d'infirmier en psychiatrie
1982 Certificat d'anesthésiste réanimateur
1989 certificat d'enseignant-assistant
2000 Master en sciences de l'éducation, Université de Genève
2002 Crée l'Ecole supérieure de soins ambulanciers
2006 Direction de la Haute école La Source

 

Laisser un commentaire1 CommentairesHR Cosmos

Marc Benninger est le rédacteur en chef de la version française de HR Today depuis 2006.

Davantage d'articles de Marc Benninger

Commenter

Commentaires

Bravo ! Excellente synthèse qui devrait être publiée partout.

Ces articles pourraient vous intéresser