La posture du dégagement
Les travailleurs seraient fortement désengagés dans leur travail. Et si c’était une bonne nouvelle?

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Les travailleurs seraient fortement désengagés dans leur travail. Et si c’était une bonne nouvelle? Pour les travailleurs d’abord. Le bonheur au travail nous invitait à atteindre l’extase organisationnelle en construisant un récit mensonger dont le précepte repose sur le principe des usines à nuggets selon lequel «un poulet heureux est un poulet savoureux». Cette mode est fort heureusement sur le point de disparaître dans les oubliettes des hochets managériaux.
Mais voilà que celle de la «quête du sens» nous assomme désormais d’injonctions motivationnelles et morales comme «un poulet connaissant son why est un poulet savoureux». Nous voici sommés de (re)trouver un sens à un travail qui l’a perdu. Bureaucratisation, injonctions paradoxales, travail empêché ont rendu nos organisations insensées. Résultats: désengagement et bore-out d’un côté, surengagement pathologique et burn-out de l’autre.
Mais il y a une alternative plus radicale qui consiste à se ficher royalement de l’importance du sens pour ne pas avoir à se plaindre des conséquences de son trop plein ou de son absence. C’est la posture du dégagement. Non pas au sens de quitter l’entreprise, mais de simplement se dire: mon travail n’est pas le lieu de mon accomplissement, c’est le moyen de subvenir à ma subsistance. Le sens de ma vie est ailleurs.
Cette dernière posture entre en opposition frontale avec le management transformationnel contemporain qui vise par diverses invites et dispositifs à transformer l’individu, le travailleur, le manager pour qu’il produise plus. Effacement de la frontière entre sphère professionnelle et privée, développement personnel et maintenant «quête de sens au travail» sont autant de facettes de cette nouvelle étape dans la conception du management. Il ne s’agit plus de réguler les comportements en autant de transactions (salaires, objectifs etc.), mais de transformer les «mindsets», de promouvoir l’authenticité ou l’accomplissement personnel.
Refus du jeu narcissique
La posture du dégagement, c’est refuser de se «tripatouiller la nouille égotique» au service de l’organisation pour trouver un sens qu’elle n’est plus capable de donner. C’est refuser de s’engager dans un jeu narcissique qui ne repose pas sur le trop plein du moi, mais sur le vide narcissique qui caractérise notre époque comme l’a déjà si bien décrit le sociologue Christopher Lasch en 1979 dans son célèbre «La culture du narcissisme».
Ce dégagement est aussi une bonne nouvelle pour l’organisation et particulièrement pour les RH. Car, plus elle recourra aux gadgets managériaux dont le marché regorge, plus les travailleurs se dégageront. Viendra alors un moment où l’organisation devra se poser réellement et sérieusement les seules questions qui sont susceptibles de redonner un sens au travail: comment peut-on réduire la fracture croissante entre le travail prescrit et le travail réel, comment se débarrasser des normes, process et autres processus absurdes, comment libérer le travail empêché en rendant autonomie et responsabilité aux travailleurs, comment se débarrasser des «bullshit jobs» et comment (re)valoriser (aussi financièrement) le travail?
Bref, plutôt que d’agiter des hochets managériaux qui tintinnabulent et amusent la galerie, quand est-ce que les organisations se confronteront-elles au réel. Celui auquel les travailleurs, où qu’ils se situent dans l’organisation, sont confrontés tous les jours? Jusqu’à l’avènement de ce jour glorieux, «travailleurs de tous les pays, dégagez-vous»!