Santé au travail

La prévention des accidents à l'heure de l'intelligence artificielle

Longtemps centrée sur la conformité réglementaire et la sensibilisation, la prévention évolue grâce aux outils numériques, qui permettent désormais de mieux comprendre, anticiper et gérer les risques.

Traditionnellement, la prévention s’appuyait sur l’analyse d’accidents passés pour tenter d’éviter leur répétition. Désormais, l’IA change la donne en croisant une multitude de données: rapports d’incidents, observations terrain, données techniques d’équipements, capteurs IoT (Internet des Objets), analyses comportementales... Les algorithmes détectent des signaux faibles annonciateurs d’incidents. Cette approche prédictive, déjà courante en maintenance industrielle, permet d’agir en amont, limitant ainsi les pannes, les interruptions et les situations génératrices de stress.

D’exécutant à stratège

Cette transformation redéfinit le rôle des professionnels de la prévention (ou STPS, Sécurité au Travail et Protection de la Santé). Leur mission dépasse désormais la simple conformité. Grâce à l’IA, ils deviennent des acteurs clés de la stratégie de maîtrise des risques, même en contexte de crise. Loin de remplacer leur expertise, l’IA la complète en fournissant des analyses plus fines pour éclairer leurs décisions.

Nouvelles compétences, nouveaux défis

Mais cette évolution suppose de nouvelles compétences. Peu de préventeurs sont aujourd’hui formés à l’analyse de données, aux algorithmes ou aux enjeux éthiques de l’IA. Or, la collecte et l’utilisation de données sensibles, notamment médicales, sans cadre clair, exposent les organisations à des risques juridiques et réputationnels. Par exemple, qui accède aux données issues d’une campagne de vaccination interne contre la grippe? Où sont-elles stockées? Qui peut les consulter? Autant de questions à se poser. En Suisse comme ailleurs, les besoins en formation sur l’IA, la cybersécurité et la protection des données restent largement sous-estimés.

IA et surveillance: une tentation risquée?

L’IA facilite aussi la surveillance des comportements au travail. Équipements connectés, systèmes d’analyse vocale ou de mouvement peuvent détecter stress, fatigue ou non-respect des consignes: la frontière entre prévention et surveillance devient alors floue. Hors Europe, certains dispositifs combinés à la reconnaissance faciale permettent déjà de sanctionner «à distance» un salarié ne portant pas ses protections individuelles. Dès lors, la vigilance s’impose pour protéger la vie privée; cela implique un respect strict de la Loi fédérale sur la protection des données et, pour les entreprises actives en Europe, du RGPD.

Une fonction renforcée, pas remplacée

Malgré certaines craintes, l’IA ne remplace pas les préventeurs STPS. Elle renforce leur rôle en les libérant de tâches répétitives (reporting, contrôle de checklists…) au profit de missions à forte valeur ajoutée: conseil, accompagnement du changement, développement d’une culture sécurité. Leur rôle humain (empathie, écoute, arbitrage) reste irremplaçable.

Conclusion

L’IA redéfinit profondément le rôle du préventeur STPS. Il doit désormais comprendre les outils intelligents, en maîtriser les limites et jouer un rôle central dans l’intégration de l’innovation au service de la prévention. La prévention, elle, doit être pensée comme un processus évolutif, à l’image du progrès technologique. En conjuguant innovation, anticipation et respect des normes, la prévention des accidents saura répondre aux exigences toujours croissantes des parties prenantes.

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Philippe Courrèges est consultant STPS chez Perenne Sàrl.

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