Portrait

Le survivant

L’aventurier valaisan Jean Troillet est un des rares alpinistes à être encore en vie après l’ascension de dix 8000 mètres dans l’Himalaya. «Le sommet n’est jamais l’objectif, le but est de rester en vie», dit-il.

C’est l’histoire d’un mec qui a vécu ses rêves. Il a grimpé dix sommets de 8000 mètres sans apport d’oxygène. Il est le premier homme à descendre la face nord de l’Everest en snowboard. En 1986, avec son ami Erhard Lorétan (décédé en montagne en 2011), il établit le record de vitesse de l’ascension de l’Everest, aller-retour, en 43 heures. Mais son plus grand exploit est sans doute d’être toujours en vie pour en parler. Voici Jean Troillet, aventurier de l’extrême, guide de montagne, marin de haute mer et incarnation du dépassement de soi. Il est aussi un conférencier de talent. Et intervient notamment pour la société genevoise UnoMe, qui propose aux entreprises des «conférences hors-normes animées par des personnalités qui sauront transmettre leurs valeurs et leur motivation». HR Today est donc allée le rencontrer dans son chalet de La Fouly, tout au fond du Val Ferret (canton du Valais). Il nous accueille en tongs, le sourire radieux et la poignée de main franche. En quelques minutes, il passe au tutoiement. Voilà sans doute la première qualité des gens qui ont osé vivre leurs rêves, ils avancent sans masque et savent discerner l’essentiel de l’accessoire.

Gare au laisser-aller

Marcher sur le fil du rasoir, entre la vie et la mort, est une expérience qui transforme un homme. Il raconte: «Quand tu risques tout pendant deux jours, sur le fil de ta vie, tu vis juste l’essentiel. Ici en Europe, nous vivons le surplus. J’ai de la peine avec cette complainte de l’opulence. Je trouve cela choquant. Je me souviendrai toujours d’un retour en Suisse (après la face est du Dhaulagiri – 8167 mètres – avec Erhard Lorétan, Pierre-Alain Steiner et Pierre Morand), la veille de rentrer nous avions partagé notre repas avec des gamins de la rue, un bout de pain et une boîte de Nido (lait en poudre, ndlr). Le lendemain, le 24 décembre, nous atterrissions à Cointrin. Les gens tiraient la gueule… Je trouve ce laisser-aller triste. Les gens qui partent à la retraite et qui se laissent mourir, seuls au bistro à parler avec leur verre à pied. Ils n’ont plus de rêves. Nous naissons tous avec des rêves. Et quand tu n’en as plus, gentiment, tu te laisse mourir.»

Transcender les limites humaines

Jean Troillet a toujours tenté des expéditions difficiles. En 1982, pour sa première expédition himalayenne, il ouvre une nouvelle voie dans la face ouest du Makalu (8481 mètres). Rien de rationnel dans cette prise de risque. C’est la beauté du geste qui le fait vibrer. «J’ai toujours aimé repousser mes limites. Faire une voie normale c’est magnifique, mais quand tu reviens d’une voie très difficile, la sensation est différente. L’arrivée au sommet est toujours extraordinaire. Puis il faut assurer la descente. Pour moi, le deuxième moment fort, c’est juste avant d’arriver au camp de base. C’était souvent la nuit. J’éteignais la lumière et je me mettais en silence, égoïstement. Le troisième moment était l’arrivée sur le quai de gare à Martigny, quand mes gamins me sautaient au coup.» Tirons ici un parallèle avec la vie en organisation: l’arrivée au sommet de la hiérarchie n’est que la moitié du chemin parcouru. «Je ne suis jamais monté sur une montagne pour y rester. Mon objectif a toujours été de redescendre et de rester en vie.»

A la force du mental

Dur à cuire, très résistant physiquement, Jean Troillet assure pourtant que c’est son mental qui l’a sorti des pires galères. «J’ai appris la force du mental au Mont McKinley. Deux guides grisonnais avaient pris une avalanche. Un avait une fracture ouverte du fémur et l’autre avait les deux chevilles pétées. Le gars avec la fracture ouverte se retrouve à l’air libre et commence à gratter la neige. Il trouve son copain et le ramène à la vie. Ils sont là, sans radio et sans secours. Et le gars qui a les deux chevilles brisées commence à marcher, saute des crevasses et enfile ses skis. Ils ont réussi à s’en sortir. Les gars n’ont pas lâché!».

Jean Troillet a lui aussi vécu quelques épisodes au bord du gouffre. En 2011, il tente la face ouest de l’Anapurna (8091 mètres). A 6000 mètres, il subit un AVC (accident vasculaire cérébral). Epaulé par son compagnon Jean-Yves Fredriksen (dit Blutch), il parvient à rentrer au camp de base, avançant à quatre pattes et remontant seul, à l’aide d’une simple corde, des crevasses de 30 mètres. Aujourd’hui, il en rit. Sa femme et ses enfants lui ont par contre interdit de remonter sur un 8000.

Lâcher du lest pour avancer

Jean Troillet et Erhard Lorétan étaient connus pour leur style alpin ultra léger. Dans les années 1980, ils partaient conquérir les faces les plus mortelles de l’Himalaya à la tombée de la nuit, sans sac de couchage, sans tente et avec très peu de vivres (une barre chocolatée et un peu de thé). Ici aussi, il en tire une leçon de vie. «Plus tu portes, moins tu avances. Pour gravir une face de l’Everest, tu fais environ 10 000 pas. Si à chaque pas tu soulèves 100 grammes de plus, au bout du compte ça fait une tonne. Et là-haut, avec le manque d’oxygène, ces efforts supplémentaires peuvent te coûter la vie.» Pareil dans la vie en organisation. Plus nous portons de soucis, plus la fatigue devient envahissante. Le burnout est l’épuisement mortel du manager-alpiniste.

Un pied dans l'au-delà

En 1986, lors de leur record de vitesse sur l’Everest, Jean Troillet et Erhard Lorétan restent une heure et demie sur le sommet. On ne saura jamais vraiment ce qu’ils y ont vécu. Il raconte: «Nous n’en avons jamais vraiment parlé. Erhard avait des banderoles du Carnaval de Broc, j’ai fait 36 photos de lui et je lui ai tendu la pellicule. Il a fait pareil. Sans prononcer un mot. C’est un privilège énorme de vivre des choses pareilles. Se comprendre sans se parler. Avec Erhard, on sentait une présence là-haut. Cela dit, je ne crois pas à la religion. Elle m’a trompée. Le baptême a été inventé au XIIème siècle pour recenser les enfants. C’est une formalité administrative. J’ai connu de nombreuses religions durant ma vie, aucune ne m’a convaincu. Je retiens seulement ce que mon père me disait: fais le bien, ce sera plus facile pour toi».

Ecouter son instinct

A plusieurs reprises lors de ses expéditions, Jean Troillet a senti une force impérieuse lui suggérer de faire demi-tour. Ici aussi, aucune explication rationnelle. Si ce n’est que Jean Troillet est toujours là pour en parler. Il dit: «Il y a un moment où tu ne le sens pas et tu rentres. C’est un feeling intérieur». En 1990, avec l’alpiniste polonais Voyteck Kurtika et Erhard Lorétan, ils se lancent sur la face ouest du Cho Oyu au Tibet (8202 mètres). «A un moment Voyteck ne le sent pas et rebrousse chemin. Je poursuis avec Lorétan jusqu’au surplomb. Là, on a vu défiler les cailloux et la neige et on s’est dit: ok, on rentre. Voyteck avait raison.»

L’attente avant les grands exploits

Dernière leçon de management. «Si tu es prêt à regarder la neige assez longtemps, on peut espérer un coup de Poker», écrit Jean Troillet dans son dernier livre (Une vie à 8000 mètres, éd. Guérin, 2016, 330 pages). Nous oublions souvent que l’ascension d’un grand sommet est précédée par des semaines, voire des mois, d’attente d’une fenêtre météo favorable. Pareil avec les grands exploits en organisation, la patience est une ressource indispensable. Personne ne réussit du premier coup. Ceux qui parviennent au sommet sont ceux qui n’ont pas baissé les bras. Jean Troillet raconte: «Au K2, nous avions dû attendre 50 jours à cause du mauvais temps. Avec des expéditions difficiles, tu ne peux pas te permettre de parier sur la météo. C’est toujours la montagne qui décide et avoir cette patience nous a sauvé la vie à plusieurs reprises. En 2009, avec l’aventurer Mike Horn, nous avons dû renoncer à 7300 mètres lors de notre tentative sur le Broad Peak (8051 mètres). Les vents étaient trop violents. Mike a eu de la peine à accepter, mais nous sommes toujours en vie tous les deux.»

Jean Troillet ne s’aventurera plus sur 8000 mètres. Il se lance désormais dans des aventures horizontales, sourit-il. Le printemps dernier, il a traversé en quinze jours les 300 kilomètres de la péninsule volcanique russe du Kamtchatka, de la mer d’Okhotsk à celle de Béring. Ses yeux en pétillent encore.

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Marc Benninger est le rédacteur en chef de la version française de HR Today depuis 2006.

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