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Rester dans la lumière

Diagnostiquée de la maladie de Parkinson, Diane Sifflet a choisi d'en parler à sa directrice, alors qu'elle venait d'être engagée comme responsable RH à la Haute école du paysage, d'ingénierie et d'architecture de Genève (HEPIA). Ce témoignage montre qu'il est possible de travailler avec une maladie neuro-invalidante.

Elle arrive rayonnante et nous emmène au troisième étage, «là où la lumière est plus belle que dans les locaux des RH». Son corps un peu rigide grimpe les escaliers avec assurance. Les portes sont grandes, les tables encombrées de livres et de maquettes. Nous sommes chez les architectes. Les bureaux sont vides: c’est l’intersemestre. Des ouvriers s’affairent à quelques travaux d’entretien. Elle nous sert un gobelet d’eau et avoue, en riant, n’avoir rien préparé. «On verra bien ce que je peux te raconter», sourit-elle.

Encore plein de choses à vivre

En 2020, alors qu’elle était DRH de la Comédie de Genève, Diane Sifflet apprend qu’elle est atteinte de la maladie de Parkinson. Ce diagnostic met fin à une longue errance médicale. Pendant deux ans, elle avait remarqué qu’elle écrivait de plus en plus petit, qu’elle avait du mal à signer les contrats et qu’elle ressentait des tremblements en situation de stress. Elle consulte plusieurs médecins. «Deux neurologues n’ont rien vu. Ils pensaient que c’était psychosomatique… Un chirurgien m’a diagnostiqué une dystonie, la ‘crampe de l’écrivain’ », raconte-t-elle, amusée. C’est finalement la physiothérapeute Aude Mottier-Hauser qui insiste pour qu’elle retourne aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Elle apprend la nouvelle un matin de février 2021, en pleine pandémie de Covid. En sortant du cabinet, elle s’assied sur un banc, encaisse le choc et repense à ses quarante premières années. «Si c’était à refaire, je referais pareil», se dit-elle. Le soir même, en quittant la Comédie de Genève, elle plonge dans le Léman glacé. «J’avais encore plein de choses à vivre.»

Peu adepte du misérabilisme

Quelques mois plus tard, elle postule à HEPIA, qui vient de créer un poste de responsable RH. Elle garde sa maladie secrète et est engagée en mai 2022. Au détour d’une conversation sur l’importance de l’honnêteté, elle se confie à sa directrice, Claire Baribaud. «Elle est venue s’asseoir à mes côtés et m’a dit: je m’en doutais, mais cela ne change rien.» Deux ans plus tard, elle décide d’en parler au conseil de direction. «J’avais besoin de faire mes preuves avant tout. Cela m’a beaucoup soulagée et a suscité peu de réactions, et c’est tant mieux. De manière générale, les gens sont souvent mal à l’aise face à la maladie. Soit c’est le silence et la gêne, soit le syndrome du sauveur. Certains sont embarrassés, d’autres estiment que c’est du domaine privé. C’est parfois difficile de savoir quoi dire. Mais je préfère la maladresse au silence.»

L’art de l’adaptation

La maladie de Parkinson se manifeste par des tremblements ou de la rigidité. Chez elle, c’est la rigidité qui domine. «Parkinson, c’est un ensemble de symptômes moteurs, comme une écriture illisible ou une perte de dextérité, et de symptômes non moteurs, comme la perte de l’odorat. Mon cerveau va vite, alors que mon corps, parfois, va plus lentement. Parkinson nécessite une approche thérapeutique systémique: beaucoup de sport, des traitements conventionnels et non conventionnels, et une bonne hygiène de vie. S’adapter est une chose, devenir agile en est une autre.» Le déclic est venu d’une amie. «J’essayais un pantalon dans un magasin, mais je n’y arrivais pas à cause d’un bouton trop petit. J’ai préféré partir sans rien acheter, en me disant que c’était la faute à Parkinson.» Elle en parle à son amie, qui lui répond: «Ce n’est pas la maladie le problème, mais la taille du bouton. Et ça, tu peux le changer.» Depuis, elle pense autrement, trouve des solutions en dehors des cases. Elle fait adapter son vélo, dicte la plupart de ses mails et développe une mémoire d’éléphant.

Un fluide non newtonien

À la résilience, souvent invoquée, elle préfère le concept physique des fluides non newtoniens. «Un fluide dont la viscosité change selon la force qu’on lui applique: il peut se comporter comme un liquide ou devenir solide sous un choc violent. Comme ces fluides, les êtres humains peuvent être malléables au quotidien, mais se rigidifier, voire se transformer face à un choc. La résilience suppose qu’on retrouve son état d’origine. Avec les fluides, la trace de l’expérience reste visible.»

Une posture plus juste

Professionnellement, elle assure être devenue une meilleure responsable RH. «J’ai trouvé une posture plus juste dans les situations complexes.» Engagée à HEPIA pour créer ce service (les RH étaient auparavant gérées par une directrice adjointe), elle découvre un environnement varié, complexe et exigeant. Elle doit y faire évoluer une culture administrative vers une culture de développement. Une des plus grandes Hautes écoles de la HES-SO Genève, avec plus de 1100 étudiants en formation en 2025, l’institution fait face à des défis RH classiques: management d’équipe, gestion de la relève et accompagnement du cycle de vie des collaborateurs. «Le tout en assurant la double mission des HES: enseigner et faire de la recherche appliquée, avec une tension entre la réalité administrative et la réalité économique, bien plus rapide.»

Passionnés et autonomes

« C’est une population de passionnés·es qui adorent ce qu’ils font, mais ne savent pas toujours s’arrêter. Ce sont aussi des profils très autonomes, exigeants et sensibles.» Pour répondre à ces besoins, Diane Sifflet dirige une équipe de cinq personnes «rigoureuses et enthousiastes». Elle constate aussi un besoin croissant de transversalité et d’intelligence collective. « Le monde du travail change. Mon rôle est d'adapter les structures et les manières de coopérer.» En plus du programme de leadership de la HES-SO Genève, elle met en place un programme de peer-coaching de Self-Lea-dership pour les professeurs assistants, avec des coachings et des espaces d'écoute.

Une recherche d’harmonie

Adepte des méthodes agiles et de la théorie du U, elle mise sur la capacité des équipes à se développer. «Je ne suis pas une Chief Happiness Officer. Si une personne se sent à sa place, développe des compétences et les partage, elle se sentira en confiance et disponible pour affronter les autres défis de sa vie. C’est un cercle vertueux. Finalement, chacun traversera des épreuves. Il faut savoir composer avec et offrir le juste soutien quand il est nécessaire et demandé. Il y a un équilibre à trouver entre le traitement équitable de chacun et les besoins de l’organisation. C’est une recherche d’harmonie.»

Du Grésivaudan au Palais d’Egmont

Née à Grenoble en 1980, Diane Sifflet passe son enfance entre le Grésivaudan, le Vaucluse et la Bretagne. Après une maîtrise en droit social et économique à Nantes, elle part étudier la propriété intellectuelle à Liège et à Berlin. Trilingue, elle entame même un doctorat tout en travaillant pour le Palais d’Egmont (siège du ministère belge des Affaires étrangères) au service du ministre Karel De Gucht. À la naissance de sa première fille, Chiara, elle décide de se former en gestion des ressources humaines à l’Aberdeen Business School, après avoir enseigné à l’Université de Fribourg-en-Brisgau (Allemagne). «J’accompagnais les jeunes dans leur recherche d’emploi. J’adorais ça…». De retour à Bruxelles, elle devient responsable du bureau européen d’une société de conseil, Abilways, qui offre ses services aux institutions européennes et internationales.

Co-fondatrice des rebels@work

La mission est stimulante et intense. Elle décide ensuite de rentrer à Genève, proche de sa terre natale, pour retrouver du sens et se rapprocher de la nature. Elle est engagée par Cegos Swiss pour développer leur offre et y construit un catalogue de formations trilingue pour Nestlé. À la naissance de sa deuxième fille, Gaïa, elle décroche un poste dans la formation aux HUG. «J’avais envie de voir l’entreprise de l’intérieur. Quand on est consultante, on passe d’une société à l’autre sans voir les effets à long terme de ses conseils.» Fan d’agilité, elle lance rebels@work avant de co-fonder ResponsiveOrg Agile Romandie avec Christian Delez, Laurent Prodon et Clément Demaurex. Elle rencontre le professeur genevois Jean-Yves Mercier lors de la conférence TealCamp à Thoune en 2018. «Il m’a proposé de suivre le programme de Self-Leadership, et je suis entrée comme DRH de la Comédie de Genève l’année suivante.»

«Je ne suis pas malade»

L’entretien se termine. En nous raccompagnant vers la sortie, elle ajoute: «J’ai une maladie, mais je ne suis pas malade. La maladie ne me définit pas et mon entourage professionnel l’a compris. Finalement avec quelques aménagements, je trouve ma place. Et en tant que RH, offrir cette attention permet de garantir une qualité de vie au travail tant pour l’individu que pour l’organisation. Dramatiser ne sert à rien. Je suis comme tout le monde: je ris, je pleure, je me lance des défis (elle pratique la natation synchronisée et s’est inscrite à un semi-marathon, ndlr) et j’adore mon travail.» Ce qui a changé? «Au début, j’ai eu peur d’être jugée. Le symptôme le plus difficile est la honte qui vous ronge de l’intérieur. Petit à petit, j’ai compris que l’être humain s’adapte à beaucoup de choses, voire à l’impossible. Avoir Parkinson est un cadeau: grâce à elle, j’ai vécu des situations incroyables. C’est aussi quelque chose qui ne me quittera pas. Je ne veux pas être dans l’ombre de la maladie. Je veux qu’elle marche derrière moi, pour que je reste dans la lumière.»


Bio express

2004 Master en Droit européen à l’Université de Liège et à la Humbold Universität de Berlin

2009 Postgrade certificate HR Management, Aberdeen Business school

2014 Key Account Manager Cegos Swiss

2016 Coordonatrice formation aux HUG

2019 DRH à la Comédie de Genève

2022 RRH à l’HEPIA

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Marc Benninger est le rédacteur en chef de la version française de HR Today depuis 2006.

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