Soyons suffisamment bons face à la souffrance au travail
Les causes psychiques des maladies du travail augmentent inexorablement. Les absences de longue durée s'allongent et un travailleur malade psychiquement sur deux perd son emploi. Mais cette perte d'emploi est encore plus nuisible pour la santé. Quel regard porte la médecine du travail sur cette tendance de fond de nos organisations modernes?

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Comme dans une histoire d’œuf et de poule, maladie psychique et travail se disputent une forme de primauté: si le travail est tenu pour responsable de souffrance psychique, son absence a un impact globalement défavorable sur la santé, les exclus de l’emploi ayant moins bonne mine psychique.
Comment les responsables de ressources humaines s’en sortent-ils? HR Today évoquait en 2025 la santé des RH, sous-entendu leur santé psychique: pourquoi seraient-ils épargnés alors qu’ils se frottent au manque de moyens, aux conflits éthiques, aux décisions difficiles tout en portant un discours d’accomplissement et de bien-être? L’épuisement, qui ne fait pas dans la dentelle lorsqu’il frappe, révèle ici son potentiel de contagion, à la manière d’un virus qui gagne des territoires: le salarié, l’encadrement, la DRH… Confronté aux maladies psychiques, le spécialiste RH risque bien d’y laisser quelques plumes. Y a-t-il des astuces et existe-t-il sur le travail un regard médical?
De Paracelse à Villermé
La médecine du travail a eu ses précurseurs, la figure fascinante de Paracelse, toxicologue téméraire et observateur avisé de l’environnement (De la maladie des montagnes, 1533); la persévérance de Ramazzini pour établir la responsabilité des patrons (Traité des maladies des artisans, 1777); le méthodique Percival Pott qui non seulement décrivit le premier cancer professionnel, en comprit le mécanisme et contribua à son élimination (Chimney-Sweeper Act, 1788); enfin Villermé et son plaidoyer vibrant contre le travail des enfants (Loi sur le travail des enfants dans les manufactures, 1841).
Tous ont associé observation du travail, survenue d’une pathologie et moyens de prévention pour une communauté de travailleurs, en réalité une classe sociale! Leurs principes sont toujours actuels: objectiver la dangerosité du travail, identifier ses impacts sur la santé, suivre des cohortes plutôt que des individus, réduire ou supprimer les risques au travers d’une discipline préventive.
Observer, comprendre, prévenir
Considérer ces pères fondateurs, c’est moins s’intéresser à l’histoire des sciences médicales qu’à celle des mouvements sociétaux: ce qui semble aujourd’hui inacceptable faisait simplement partie de la norme. Il faut imaginer la modernité d’un Villermé pour défendre le droit des enfants à la santé et à l’éducation! La médecine du travail témoigne donc des évolutions industrielles et économiques du monde, comme de l’émergence de risques nouveaux pour la santé. Sa démarche demeure: observer pour comprendre et assumer ce rôle de poil à gratter avec ses exigences de prévention.
En Suisse comme dans la plupart des pays industrialisés, la santé et la sécurité au travail forment le fil autour duquel la pelote du droit du travail s’est enroulée. Si la médecine du travail s’inscrit dans le cadre législatif du pays où elle s’exerce, elle reflète aussi les aspirations de sa population, ses choix politiques, car la protection de la santé est souvent au cœur des revendications des travailleurs.
130 médecins du travail en Suisse
Selon l’Institut suisse de la formation médicale (ISFM, 2023), on compte 130 médecins du travail pour 41 000 médecins en activité. Le ratio n’est pas près de changer avec quatre à cinq médecins du travail formés par année. Pourtant les employeurs sont tenus de faire appel à des médecins du travail et autres spécialistes pour la gestion des risques professionnels. Cette situation paradoxale – pas assez de médecins du travail/demande insuffisante des entreprises – contraste avec la médiatisation croissante du stress professionnel et l’urgence d’agir, notamment en raison de son coût, un levier traditionnellement puissant en Suisse… Spectateurs de ces chiffres, il semble que nous assistions à un lent virage sociétal, la souffrance au travail ayant pris ses quartiers durablement.
Le poids relatif des causes d’invalidité en est un indicateur: en vingt-cinq ans la part des affections psychiques est passée d’un tiers à près d’une nouvelle rente sur deux. Ce trend contraste avec l’incidence stable des maladies congénitales, la diminution de la part des accidents et maladies non psychiques, liée aux progrès thérapeutiques. On pourrait déduire que ce qui touche le corps est désormais jugé moins détermi-nant de la capacité de travail, les rentes pour lésions musculosquelettiques ayant diminué de moitié. On peut aussi y lire que ce que l’on engage dans le travail est davantage qu’un corps. Quelle que soit la lorgnette, les atteintes à la santé mentale dominent désormais parmi les exclus du travail.
La maladie psychique peut générer de la maladie
Niklas Baer (WorkMed, 2022) parle d’escalade, les causes psychiques semblant croître inexorablement, et appelle au déve-loppement d’une «psychiatrie du travail». Il relève la durée extraordinairement longue des incapacités de travail pour troubles psychiques (en moyenne 218 jours), leur pronostic défavorable (une personne sur deux perdra son emploi) et leur déclencheur le plus fréquent (le conflit). «Dès qu’un salarié se trouve en incapacité de travail à cause d’un conflit, il a peu de chance de réintégrer son poste. Bien souvent, les rapports de travail ont été résiliés avant», écrit Niklas Baer. Comment l’encadrement vit-il la situation? Dans de précédents travaux, Baer révèle que face aux malades psychiques, certains cadres et responsables RH développent des sentiments d’agacement, d’impuissance ou de détresse. À leur tour ils sont susceptibles d’éprouver de la peine à décrocher et s’enlisent dans un syndrome du sauveur ou songent à la démission dans un sentiment d’illégitimité nourri par l’échec. Ils peuvent souffrir d’insomnie et s’épuiser. Autrement dit, gérer la maladie psychique au travail peut générer de la maladie psychique.
Les maladies psychiques en Suisse
Reprenons ce paradoxe: la santé des personnes avec emploi est généralement meilleure que celle d’un groupe similaire privé d’emploi. L’enjeu serait donc de garder au travail les personnes indépendamment de leur état de santé, car la perte du travail a un effet aggravant. Voici dans sa représentation populaire l’épouvantail de la maladie psychique: la schizophrénie. Elle touche 85 000 personnes en Suisse (OBSAN, 2020). De même, les troubles bipolaires affectent 1 à 2% de la population. Ces incidences sont stables, il est donc relativement simple de «calculer» leur probabilité de survenue et anticiper un ratio d’emplois adaptés. Et pourtant, quelle entreprise peut se déclarer prête? En revanche, j’ai déjà vu des groupes de travail pour toilette non genrée, menu vegan et lait d’avoine à la machine à café.
Accepter la réalité du travail
Gérer la maladie psychique en entreprise reste complexe et nécessite de comprendre quel rôle nous est assigné et si nous sommes taillés pour. Nous avons en effet une expérience initiale de notre travail, puis la notion d’expertise se construit: on y arrive de mieux en mieux ou plus vite, on devrait se tromper moins, avoir de meilleures idées et accepter de se heurter régulièrement au manque de temps ou de moyen, aux divergences aussi qui traversent les équipes, les points de vue, les rythmes propres: dans cette famille forcée, on doit parfois renoncer au mieux possible selon nous car ça ne l’était pas pour les autres. L’empêchement de faire le mieux possible découle de la réalité du travail.
La perfection est source de nevrose
Faisons un pas de côté. Donald Winnicot, pédiatre et psychanalyste, voit l’enfant comme l’agent permettant l’émergence de la parentalité: c’est le bébé qui rend les parents parents. Non pas d’un seul coup, mais au fil de la relation. L’analogie est osée, mais ne serait-ce pas en se laissant humaniser par les demandes et les besoins de salariés que l’on devient expert en ressources humaines? C’est le salarié qui rend le RH RH. Winnicot propose le concept de mère suffisamment bonne par opposition à la mère parfaite, idéal inatteignable. Transposé aux relations de travail, cela questionne l’exigence de réussite et son lot de frustrations. En se souvenant que la perfection est source de névrose, nous devrions face à la souffrance au travail être suffisamment bons.