Portrait

Une battante

Maryline Tissot est Chief Human Resources Officer (CHRO) du groupe Le Creuset depuis 18 mois. Elle expose ici sa passion pour la tech et sa vision des défis RH du futur. Sans masque ni chichi, elle nous ouvre les portes de son univers.

Pétillante d’humanité, elle sait aussi poser un cadre. Passez une heure avec Maryline Tissot et elle vous parlera de sa passion pour le métier des ressources humaines, des rencontres marquantes de sa carrière et vous dira clairement si elle n’est pas d’accord. Elle rira aussi aux éclats et glissera ici et là quelques épisodes plus difficiles de sa vie. «Je suis assez directe et transparente. Cela aide à mettre les gens à l’aise quand ils réalisent que j’ai aussi traversé des difficultés», sourit-elle en toute sincérité.

Avant la visite, un peu de contexte. Le fabricant d’ustensiles de cuisine Le Creuset, connu pour ses cocottes en fonte émaillées aux couleurs vives, emploie 6000 personnes dans le monde. L’histoire de cette société familiale mérite le détour. Fondée en 1925 par deux entrepreneurs belges, elle développe un processus industriel innovant et s’installe dans les ménages avec ses cocottes en fonte couleur orange volcanique. Au sortir des Trente Glorieuses, Le Creuset rencontre des difficultés financières. C’est l’homme d’affaires britannique d’origine sud-africaine Paul van Zuydam qui sauve les casseroles en 1988.

En 1991, le patriarche rachète la société américaine Hallen International, qui commercialise les tire-bouchons Screwpull. Durant les années 1990, Le Creuset étend sa présence dans plus de 30 pays, faisant de la marque une référence mondiale L’innovation produit se poursuit à un rythme soutenu, avec le lancement de plusieurs nouvelles gammes d’ustensiles de cuisine, notamment en grès, en acier inoxydable, ainsi que des bouilloires en acier émaillé.

Maryline Tissot: «Je réponds directement au propriétaire. Paul est quelqu’un de très discret et humble qui tient énormément à son personnel.» Pour l’entretien, elle nous accueille au siège mondial du groupe à Baar (canton de Zoug). Les locaux reflètent le New Way of Working avec des Open Spaces, des cabines feutrées pour des échanges confidentiels et des salles de réunion. Les nouvelles gammes de casseroles sont exposées aux murs. «Celles-ci sont encore inédites donc pas de photos s’il vous plaît», coupe-t-elle en nous emmenant vers la cafétéria.

Soutenir l’équipe RH

Le jour de l’entretien, elle prépare une semaine de travail à Barcelone avec son équipe RH monde (du 18 au 22 mai 2026). «Le rôle le plus important du DRH est de soutenir son équipe. Les métiers RH sont souvent solitaires avec beaucoup de pression. Ma priorité est de créer un espace de sécurité. Chacun peut m’appeler en cas de besoin.» Le profil du DRH idéal? «Je suis accessible 24h sur 24. Je les connais tous personnellement.» Elle confie avoir un côté «lionne» qui protège son équipe coûte que coûte. Elle a choisi de s’entourer d’une petite équipe, à l’écoute, ultra-connectée humainement et à l’aise avec la technologie: Nicolas Patin (SIRH, paie et benefits), Doreen Schwarz (Head of Talent Acquisition) et Donna Baines (Global HR Business Partner). Priorité n°2? «Mon rôle est de les faire grandir dans la communauté. Ma plus grande fierté c’est qu’ils soient identifiés comme les meilleurs du marché.»

Lors de sa semaine barcelonnaise, elle tire son premier bilan. «La stratégie RH est en place depuis une année. Mais nous nous adaptons en permanence aux réalités locales de chaque pays. Savoir pivoter est une compétence clé d’un DRH aujourd’hui. Notre stratégie fait-elle sens en Asie, en Italie, aux État-Unis? Ces questions évoluent sans cesse.»

Implémentation d’un SIRH

Elle confie aussi être en train d’implémenter un nouveau SIRH (système d’information RH) pour le groupe. «Nous avons opté pour la plateforme HiBob (société d’origine israélienne, ndlr).» Maryline Tissot est une habituée de ces déploiements de SIRH sur le plan mondial. «Je ne crois pas au «one size fits all», glisse-t-elle. L’avantage de HiBob est sa modernité et sa simplicité d’utilisation pour un professionnel RH. La plateforme utilise aussi beaucoup d’IA (intelligence artificielle) et propose régulièrement des nouveautés.» Le contrat est signé en octobre 2025, les premiers tests effectués six mois plus tard et elle espère une mise en ligne globale début 2027. «Chaque dirigeant RH doit être en mesure d’utiliser l’outil sans l’aide d’un informaticien. Cette autonomie est clé si on veut vraiment tirer profit de la numérisation de la fonction RH. Nous devons pouvoir sortir des données pertinentes sur nos mobiles en quelques secondes.»

Friande de nouvelle technologie, elle adore les possibilités qu’offrent désormais les solutions IA. Son avis sur cette complémentarité homme+algorithme? «Il faut mettre ces outils dans les mains de RH expérimentés et seniors. Je déconseille de les donner à des consultants externes ou à des profils juniors. Ils n’ont pas la connaissance du métier et de l’organisation pour maintenir un regard critique. Cela dit, l’IA est une vraie opportunité de simplifier tout le Back Office RH (paie, benefits, administration, contrats, règlements). Son pronostic? «Le métier RH va devenir beaucoup plus sympa. Je suis dans l’émerveillement quand je vois les possibilités qu’offrent ces outils IA».

Conseils à un jeune RH

Ses conseils à un RH qui démarre aujourd’hui? «Ayez une vraie culture digitale. Testez des outils, faites des démos, allez à des conférences, participez aux forums en ligne. Cette curiosité digitale est clé aujourd’hui.» Elle soigne aussi son réseau est participe à des réunions régulières avec d’anciens collègues. «Ce sont des cercles fermés où chacun se connaît et où les vrais sujets peuvent être discutés.»

Deuxième conseil: comprendre la mécanique de l’organisation.

«Il faut se mettre dans les chaussures des dirigeants, des mana-gers, des ouvriers en usine. Il y a les process et il y a tout ce qui est invisible. Si vous voulez vraiment servir la ligne, vous devez leur proposer des solutions qui vont changer leur vie. Les RH qui réussissent sont ceux qui s’intéressent aux besoins des autres. Ils ont l’intelligence de la collaboration. Inutile de sortir l’artillerie lourde si vous n’avez pas compris les besoins du business.»

Répondre de ses actes

Enfin, un RH doit être les oreilles de l’entreprise. «Que se passe-t-il à l’interne? C’est pour cela que Paul (van Zuydam) me paie. Il défend des valeurs humanistes et tient énormément à ses collaborateurs.» Elle utilise des Pulse Surveys, ces mini-enquêtes de satisfaction en ligne, et mise beaucoup sur les échanges en présentiel ou par téléphone. «Pour connaître les gens, il faut aller sur le terrain ou les appeler. Je crois beaucoup à la transparence. Un bon leader doit répondre de ses actes et savoir comment vont ses équipes. Cette responsabilité incombe avant tout aux managers et aux dirigeants, le DRH est là en soutien.»

Ce franc parlé lui vient de sa jeunesse. Née à Annecy en 1979, elle grandit avec ses grands-parents et ses parents, proche de la montagne et de la nature. Maryline a 25 ans quand son père décède d’une crise cardiaque. «J’ai dû prendre mes responsabilités très tôt». Passionnée de sport (ski de randonnée et gymnastique), elle se souvient de réveils à 5 heures du matin pour suivre le paternel sur les cimes à la lampe frontale. Après un baccalauréat en sciences économiques et une année de préparation pour HEC Paris, elle bifurque vers les sciences politiques à Genève. Elle adore la ville de Calvin et commence à s’y créer un réseau. Après son Master, elle est recrutée par Caterpillar. C’est l’ancien DRH Howard Gibson qui l’engage pour présenter l’entreprise sur les campus universitaires.

Tabac, banque et cosmétique

Son premier transfert sera vers Japan Tobacco International à Champel (Genève) où elle sera HR BP et s’occupera de l’intégration de RJ Reynolds dans la firme japonaise. Elle y reste 7 ans, devient maman et apprend beaucoup. L’étape suivante sera JP Morgan Private Bank où elle est recrutée par l’ancienne DRH Claire Hoang. Maryline Tissot est nommée HR VP pour l’Europe et le Moyen-Orient et découvre les défis réglementaires du secteur bancaire. Sa prochaine transition sera plus difficile. Nommée DRH chez Elisabeth Arden (cosmétique), elle atterrit dans une société en faillite en train d’être rachetée par l’Américain Revlon Consumer Products. Elle traverse alors une période difficile et est contrainte de lever le pied. «Mon corps était à bout et j’ai souffert d’une paralysie totale du côté gauche de mon visage. Cela m’a valu trois mois de réadaptation!»

Remise sur pied, le sourire en bandoulière, elle poursuit sa carrière chez Coty, leader mondial des fabricants de parfums. Elle est engagée pour conduire la fusion avec le segment Special Beauty de Procter&Gamble. De 200 salariés, Coty passe à 1000 en une nuit. «Il a fallu monter toute la partie RH et IT. Nous avons également beaucoup travaillé sur la culture». En 2019, elle quitte Genève pour Zurich et devient CHRO de La Prairie (crèmes de luxe). Elle monte une équipe RH et accompagne le changement du comité de direction. Elle apprend aussi à connaître le secteur du retail. Cette connaissance multi-sectorielle a sans doute séduit Paul van Zuydam. Mère de deux garçons de 15 et 19 ans, la voici donc au firmament de sa carrière. «J’ai trouvé ma place. Le métier RH me passionne et avec l’arrivée de l’IA, je vois de belles opportunités pour la fonction dans le futur.»


Bio Express

2003 Master en sciences politiques, Université de Genève

2004 Stagiaire RH chez Caterpillar

2008 HR BP chez Japan Tabacco International

2012 HR BP chez J.P. Morgan Private Banking

2016 HR VP chez Coty

2019 Global HR VP chez La Prairie Group

2025 CHRO chez Le Creuset

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Marc Benninger est le rédacteur en chef de la version française de HR Today depuis 2006.

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