«L'agilité consiste moins à gagner du temps qu'à maîtriser son rythme»
Stefan Merckelbach va partager sa vision de l’IA au service de l'intelligence collective à l'occasion la conférence 2026 de la Fabrique de l'agilité. Interview.

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Stefan Merckelbach est philosophe-manager et fondateur du cabinet de conseils Ordinata. Il vient de publier l’ouvrage «IA et intelligence collective: comment collaborer avec l'IA sans perdre l'humain», dont il va présenter les enseignements lors de la journée de conférences FabLag 2026, qui a lieu le 3 septembre prochain à Lausanne.
Votre conférence s'intitule «Interconnecter les intelligences: avec l'IA, vers une agilité plus… humaine?». Que faut-il entendre par-là?
Stefan Merckelbach: Lorsque l'on invite l'IA à participer à une réflexion, elle oblige le collectif à se poser des questions essentielles: quelles sont nos valeurs? Quelles sont nos lignes rouges? Qui sommes-nous, finalement, en tant qu'organisation et en tant qu'êtres humains? Par ailleurs, l'IA rend les temps de réflexion plus courts, mais aussi mieux ciblés. Enfin, travailler avec ces outils nous oblige à réfléchir à nos propres biais. Les biais de l'IA sont largement hérités de ceux des humains, ce qui doit nous amener à nous interroger sur ce qu'ils révèlent de nous-mêmes.
En quoi l'IA peut-elle renforcer l'agilité d'une organisation?
On réduit souvent l'agilité à la capacité de réagir vite. C'est une erreur. Pour moi, l'agilité consiste moins à gagner du temps qu'à maîtriser son rythme et savoir s’adapter. L'agilité est avant tout une intelligence de la situation. On retrouve la même confusion avec l'IA. Beaucoup espèrent qu'elle permet simplement d'aller plus vite. Lorsque je cumule toutes les heures passées avec l'IA, je ne suis pas certain d'avoir gagné du temps. En revanche, je suis allé beaucoup plus loin dans ma réflexion.
L'IA doit être envisagée comme un instrument d'amplification. Elle approfondit notre pensée, facilite l'accès aux connaissances et agit comme un miroir qui nous renvoie à nos besoins et à nos objectifs. C'est ainsi qu'elle peut devenir utile à l’agilité.
Dans votre récent livre, vous consacrez un chapitre au «flipper IC-IA». De quoi s'agit-il?
C’est un outil dont l'idée est comparable à une balle de flipper qui circule d'un côté à l'autre du plateau de jeu: comment alterner entre les apports de l'IA et les échanges du collectif. Par exemple, une équipe peut demander à l'IA de produire plusieurs scénarios stratégiques. Le collectif en sélectionne ensuite quelques-uns, les enrichit, puis renvoie cette nouvelle matière à l'IA pour obtenir une nouvelle version. Ce va-et-vient peut être répété plusieurs fois. Avec l'expérience, les équipes apprennent naturellement à alterner entre les deux formes d'intelligence.
Quelles sont les principales erreurs que les entreprises commettent lorsqu'elles introduisent l'IA dans leurs équipes?
La première erreur consiste à confondre vitesse et rythme. La deuxième est de vouloir faire taire les résistances. Les personnes qui expriment des objections jouent un rôle essentiel. Elles sont les veilleuses du collectif et rappellent certaines dimensions importantes que l'on risque d'oublier.
En «Dynamique Participative», la méthodologie d’intelligence collective que nous avons développée, nous considérons qu'une objection est un cadeau fait au collectif. Elle révèle qu'une proposition franchit une limite de tolérance importante pour quelqu'un. Lorsque cette objection est prise en compte, la décision est ensuite beaucoup plus facilement portée par l'ensemble du groupe.
Une autre erreur consiste à dire: «c'est l'IA qui a décidé.» On l'observe déjà dans certains secteurs, par exemple pour l'octroi de crédits. En réalité, ce ne sont jamais les machines qui décident, ce sont des êtres humains qui leur délèguent la décision en partie. Il est essentiel de conserver cette responsabilité.
Comment promouvoir cette responsabilité?
Bon nombre d'entreprises introduisent l'IA sans définir de cadre d'utilisation. Elles ont tout intérêt à évaluer régulièrement leurs pratiques à partir de quatre questions: Quelle est notre intention lorsque nous utilisons l'IA? Qui décide réellement: l'IA ou nous? Quel est l'effet de l'usage de l'IA sur les personnes concernées et sur notre environnement? Les résultats produits sont-ils vérifiables aujourd'hui, mais aussi dans cinq ou dix ans? Ces quatre interrogations constituent une base simple pour piloter un usage responsable de l'IA.
Quelles compétences humaines vont devenir plus précieuses à mesure que les agents IA se généralisent?
L'IA nous invite à devenir plus créatifs. Encore faut-il prendre le temps d'y réfléchir ensemble. Les personnes concernées doivent être associées à cette réflexion. Bien sûr, certaines compétences techniques vont gagner en importance: savoir dialoguer avec l'IA, rédiger de bons prompts ou maîtriser différents outils.
Mais les compétences profondément humaines deviendront encore plus précieuses. Je pense notamment aux métiers de la santé, du social ou de l'enseignement. Aujourd'hui, ces professionnels consacrent énormément de temps à des tâches administratives. Dès lors que l'IA peut prendre en charge une partie de ces activités, ils pourront consacrer davantage de temps à leur véritable mission, à savoir accompagner les bénéficiaires.
À l'inverse, il existe un risque bien documenté: utiliser l'IA uniquement pour augmenter la pression sur les collaborateurs et accroître leur rendement. Ces questions doivent faire l'objet d'un débat collectif et sociétal. L'IA nous renvoie finalement une question très simple: quel type d'être humain voulons-nous devenir? Quelle expérience du travail voulons-nous construire?
La Fabrique de l'agilité réunit des professionnels de secteurs très différents. Quel message allez-vous leur transmettre le 3 septembre prochain?
L’idée centrale est que l'IA n'est pas une question technologique. C'est avant tout une question anthropologique. Elle nous oblige à approfondir notre compréhension de ce qu'est l'être humain. L'IA que nous allons construire demain ne dépend pas uniquement des grands acteurs technologiques, mais aussi de notre propre responsabilité dans nos organisations et dans nos pratiques quotidiennes. Cette conviction m'a profondément apaisé durant la rédaction de mon livre. L'avenir n'est pas écrit, il dépend des choix que nous faisons.
Conférence FabLag 2026: Interconnecter les intelligences
Date: Jeudi 3 septembre 2026, 08h30-18h00
Lieu: Haute école de travail social et de la santé Lausanne, chemin des Abeilles 14, 1010 Lausanne
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