L'esprit ouvert
Antoine Pennaforte a rejoint en 2025 l'unité RH et développement organisationnel de la Haute Ecole d'ingénierie et de gestion du canton de Vaud. Docteur en gestion, ancien professeur de GRH au CNAM de Paris, cet intellectuel discret est un spécialiste de la formation en emploi et de la neurodiversité.

Photo: Pierre-Yves Massot / realeyes.ch pour HR Today
Sa voix est discrète, son savoir immense. À 43 ans, Antoine Pennaforte a déjà publié un roman, quatre ouvrages de GRH et s’apprête à co-signer un cinquième. Après une thèse dédiée à la formation en emploi, il est nommé Maître de conférences au Conservatoire national des Arts et métiers à Paris (CNAM) où il va diriger la filière des reprises d’étude pendant 15 ans. Un cursus en cours du soir proposé aux personnes sans formation supérieure. L’école lui confie aussi le Master en GRH qui sera déployé dans toute la France. Arrivé en Suisse en septembre dernier pour «changer d’air et voir autre chose», il est en train d’apprendre les codes du fédéralisme et les spécificités linguistiques romands. Son baptême du feu aura lieu le 7 septembre prochain à l’Université de Lausanne quand il présentera une petite étude sur les risques RH lors du 12e Congrès HR Sections romandes. Il sourit quand on lui présente les choses de cette manière. Au fil de l’entretien, on comprend que son cœur rêve d’un monde du travail plus inclusif. Il croit aussi fermement à la dimension humaine de la GRH. «Demain, le relationnel sera au carrefour des enjeux business et technologiques», assure-t-il.
Expert de la voie duale
Son prochain livre «Réussir avec vos alternants», co-écrit avec Sarah Alves aux éditions Dunod, donne une série de conseils aux managers pour accompagner les apprentis. Pour mémoire, environ deux jeunes Suisses sur trois choisissent cette voie après l’école obligatoire. En France, cela représente 1 million de jeunes par année (sur un total de 30 millions de personnes en emploi). Ce modèle intéresse aussi le Canada, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et les pays scandinaves. Complexe à mettre en œuvre, la formation en emploi a plusieurs avantages. Le taux de pénétration en entreprise après la formation est plus rapide. Ces jeunes professionnels maîtrisent mieux les codes de la vie en organisation. Ce système valorise aussi l’expérience plutôt que l’aptitude académique.
Coordonner les acteurs
Antoine Pennaforte travaille sur le sujet depuis 15 ans. Il explique: «Réussir une formation en emploi reste complexe. Le défi principal est de coordonner les acteurs: le maître d’apprentissage, le manager, le RH, mais aussi la famille. Nous estimons que c’est à l’entreprise de coordonner ces différents agents socialisateurs de l’apprenant.» Le livre contient aussi un chapitre dédié à la mobilité internationale des apprentis, un sujet d’avenir puisque la Suisse espère réintégrer le programme Erasmus + en 2027. L’ouvrage s’intéresse aussi à l’accompagnement des jeunes neuro-atypiques en formation.
Vers plus de neurodiversité
Il estime que la neuro-inclusion sera un sujet d’avenir. «Je défends une approche sociale de la neurodiversité. À terme, les organisations deviendront inclusives à toutes formes de différences. Alors qu’aujourd’hui, elles ont tendances à créer des dispositifs spécifiques pour certaines catégories de personnes.» La neurodiversité considère les différentes variations du fonctionnement neurologique (autisme, TDHA, HPI par exemple) comme naturelles et non comme des déficits. Vue sous cet angle, la diversité devient une valeur ajoutée, un vivier de compétences à exploiter. En France, le changement culturel est encore lent. Selon le Guide national sur l’emploi et la neurodiversité, publié fin mars 2026, la neurodivergence concerne 15% de la population française, mais ces personnes restent encore largement sous-représentées dans les entreprises. Les chiffres sont semblables en Suisse. À noter qu’Antoine Pennaforte vient d’obtenir des fonds pour un projet de recherche sur les conditions de bien-être des étudiants neurodivergents en formation.
Défis RH du futur n°1
Quels seront les autres enjeux du futur des RH en Suisse? Antoine Pennaforte: «La transformation numérique va s’accélérer. Les RH devront accompagner cet impact technologique sur les métiers et la manière de travailler. Il faudra maintenir un regard critique sur ces évolutions, mais aussi accompagner le changement de compétences et la transformation des organisations.» Il inclut aussi la capacité d’analyser des données massives (People Analytics). «Dans ce contexte numérique, le rôle du RH sera de s’assurer que le collectif perdure. Cette dimension relationnelle du travail sera au cœur de plusieurs enjeux: le bien-être, la reconnaissance et le sens au travail notamment.»
Défis RH du futur n°2
Un autre enjeu d’avenir sera le développement durable. Il propose une définition large de la durabilité, avec la multiplication des crises climatiques, mais aussi les risques liés à la santé au travail (épuisement professionnel, burnout) et les enjeux démographiques. «Le vieillissement de la population active est une réalité. Nous disposons d’énormément d’indicateurs et de statistiques, mais peu sont capables de les analyser pour en tirer des conclusions.» Il cite l’exemple d’un fabricant français de sous-marins qui a perdu la majeure partie de son savoir-faire avec le départ à la retraite d’une génération d’ouvriers. «La société a dû les réengager pour assurer la continuité des affaires et préparer la relève.»
Défis RH du futur n°3
Troisième défi: le RH de demain devra apprendre à identifier les bons managers, des personnes qui savent manager et créer du lien.» Il insiste: «Le relationnel sera déterminant dans le futur du travail.» Le responsable RH du futur devra aussi être courageux, poursuit-il. Accompagner un manager exige de pouvoir dire les choses, de prendre des décisions implicantes et de ne pas se cacher derrière un écran d’indicateurs. Les RH doivent se reconnecter aux individus sur le terrain. Ce n’est pas un hasard s’ils sont si mal perçus par les salariés.»
Disciple de Philippe Buton…
Ses racines à lui sont dans le Nord-Est de l’Hexagone. Né à Reims en 1983, il y fera toutes ses écoles jusqu’à un Master 2 en histoire contemporaine. Son père était professeur de droit et sa mère institutrice. Second d’une fratrie de trois, Antoine Pennaforte prend goût aux études deux ans avant son baccalauréat. Il se passionne d’abord de littérature, mais opte finalement pour l’histoire, un sujet «plus puissant». Il garde un souvenir «incroyable» de son professeur de 3e année de licence, l’historien Philippe Buton, connu pour son Histoire du gauchisme.
…et de Maurice Thévenet
Mais l’horizon dans les filières académiques en histoire est bouché. Antoine Pennaforte part au CNAM de Paris, sur le conseil de ses parents. C’est là qu’il rencontre le professeur de GRH Maurice Thévenet, qui deviendra son mentor. Très vite, Antoine Pennaforte se passionne pour les questions de gestion et leur dimension humaine. Après sa thèse, le CNAM lui confie plusieurs missions: il va notamment co-créer l’École Vaucanson, un projet qui vise à «revaloriser la voie professionnelle en développant un cycle complet de formation supérieure, organisé par apprentissage». Antoine Pennaforte conduit aussi une large recherche sur la mobilité internationale des apprentis pour l’association Euro App Mobility, sorte de projet Erasmus destiné aux apprentis. Dix ans plus tard, il atterrit en Suisse. À étudier son parcours, on comprend pourquoi il a séduit les dirigeants de la HEIG-VD, une haute école qui se distingue par ses formations en emploi et son intérêt pour le futur du travail.
Bio express
1983 Naissance à Reims
2005 Master 2 en histoire contemporaine à l’Université de Reims
2010 Doctorat en sciences de gestion et de management au CNAM
2022 Publie Les fondamentaux de la GRH aux éd. Dunod
2024 Habilitation à diriger des recherches, IAE de l’Université de Tours
2025 Nommé professeur de GRH à la HEIG-VD