Interview

«La formation professionnelle doit être un vrai choix»

La formation professionnelle duale reste peu développée à Genève. Joëlle Mathey, directrice de la fondation ForPro, explique les raisons de ce retard et les actions menées par sa structure pour mieux orienter les jeunes.

Quelle est la raison d’être de ForPro?

Joëlle Mathey: La Suisse est fière de sa formation professionnelle, que beaucoup de pays nous envient. Elle constitue un véritable passeport pour l’emploi. Très peu de jeunes titulaires d’un CFC ou d’une AFP sont au chômage, les employeurs sont généralement satisfaits de leur formation et l’État y trouve aussi son compte. Or, cela fonctionne différemment à Genève. À la sortie du cycle d’orientation, seuls 4% des jeunes s’engagent dans une formation duale, contre environ 40% en moyenne suisse. Nous avons aussi beaucoup de formations CFC à plein temps. Au final, seul un tiers des jeunes Genevois obtient un diplôme du secondaire II par la filière CFC, contre deux tiers en Suisse. C’est cette situation qui a donné naissance à ForPro. Nous contribuons, aux côtés des acteurs existants, à valoriser la formation professionnelle comme un vrai choix, et non comme une solution par défaut pour les jeunes qui n’auraient pas les notes pour faire autre chose.

Comment accompagnez-vous les jeunes?

Nous intervenons à trois moments. D’abord dans l’orientation, avec le programme «Explore», qui dure une année. Nous faisons découvrir le monde de la formation professionnelle en travaillant sur les soft skills, les compétences transversales et surtout sur ce qui fait plaisir aux jeunes et peut leur donner envie. Nous intervenons ensuite pendant l’apprentissage, pour favoriser l’atteinte de l’objectif de formation. Il existe beaucoup de ruptures de contrats d’apprentissage, autour de 25%, et cela pèse notamment sur les PME. Enfin, nous accompagnons la transition vers le marché de l’emploi ou, pour certains, vers l’indépendance. Notre public principal est constitué des 15-20 ans, mais nous travaillons aussi avec les parents et les entreprises. Sans ces dernières, nous ne pouvons rien faire. À Genève, seulement 1,7% des emplois sont occupés par des apprentis, contre 4,5% en moyenne suisse.

Quel bilan tirez-vous des deux premières années?

Nous pouvons faire un bilan des sorties, mais pas encore mesurer l’impact. La première année, 62 jeunes ont participé à «Explore» et 55% ont signé un contrat. La deuxième année, environ 68% ont trouvé une solution, que ce soit une formation professionnelle ou un retour à l’école. C’est un bon taux de réussite en matière d’orientation, mais il est beaucoup trop tôt pour parler d’impact durable.

Pourquoi les entreprises genevoises peinent-elles encore à prendre des apprentis?

Il faut tenir compte de l’encadrement nécessaire, qui varie selon les métiers. Un apprenti n’est pas simplement un collaborateur supplémentaire. Nous essayons néanmoins de faire passer le message que la formation est rentable. Une étude récente montre un bénéfice net moyen de près de 4500 francs par an par apprentis. Mais nous insistons surtout sur la dimension humaine. Voir quelqu’un passer de «je ne sais pas faire» à la maîtrise de son métier est extrêmement gratifiant. Et, avec la pénurie de main-d’œuvre, former permet aussi de constituer sa propre relève. Certains jeunes restent dans l’entreprise après leur apprentissage.

Quels secteurs recherchent particulièrement des apprentis?

La construction, notamment le gros et le second œuvre, avec des métiers comme électricien ou installateur sanitaire. Il y a aussi l’hôtellerie-restauration, les métiers de bouche et le commerce de détail. Ce sont des secteurs qui recherchent des jeunes, mais qui ne correspondent pas forcément aux domaines vers lesquels ils se dirigent spontanément.

Que conseillez-vous à une entreprise qui hésite encore à se lancer?

De commencer petit, par exemple avec des stages. À Genève, l’OFPC propose des stages de deux semaines avec un dispositif très simple. On peut aussi s’appuyer sur l’expertise des communautés existantes et rencontrer d’autres formateurs. Et surtout, il faut oser se lancer. La plupart du temps, c’est un grand bonheur d’avoir des apprentis: on les voit mûrir et devenir adultes sous nos yeux. C’est motivant professionnellement, mais aussi une manière de participer à la société et au vivre-ensemble.


À propos

En 2025, la fondation ForPro a inauguré un campus de 22’000 m² à l’Espace Tourbillon, à Plan-les-Ouates (GE). Conçu avec et pour les jeunes, ce lieu a pour ambition de transformer le regard porté sur l’apprentissage. Il propose des espaces et des programmes qui accompagnent les jeunes dans leur orientation, soutiennent les apprentis dans leur parcours et stimulent l’émergence d’initiatives entrepreneuriales.

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Erik Freudenreich

Erik Freudenreich est rédacteur en chef adjoint de HR Today.

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