Les enjeux RH de la révolution technologique qui commence
Deux tiers des travailleurs dans le monde utilisent l'intelligence artificielle quotidiennement, selon une enquête du Boston Consulting Group de 2026. Cette révolution n'en est qu'à ses débuts. Comment la fonction RH est-elle impactée et quels sont les défis opérationnels à maîtriser?

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Elle n’est que dans ses balbutiements et elle préoccupe déjà tous les esprits. L’IA est en train de transformer le monde du travail et les métiers RH. Les chiffres sont astronomiques. Les grandes IA propriétaires américaines (OpenAI, Anthropic, xAI et Gemini) ont déjà levé plus de 400 milliards de dollars. Ces montants vont encore gonfler, car ces acteurs sont en train d’entrer en bourse. En termes d’adoption, une récente étude du Boston Consulting Group estime que deux tiers des travailleurs de la planète utilisent de l’IA au travail. En Suisse, ce taux serait de 77% selon une enquête de KPMG de 2025. «Nous ne sommes qu’au début de cette révolution», estime Dave Ulrich, le pape américain de la GRH dans le podcast Your Brain at Work, disponible sur Spotify (lire aussi son interview en pp. 8-9). Voici les enjeux majeurs à retenir pour la fonction RH.
Facilite l’adoption de la tech
L’IA est une lame de fond qui transforme l’interface entre les humains et la tech de manière générale. Depuis l’arrivée des agents IA (chatbots), il est désormais possible de dialoguer avec ces outils et d’obtenir des réponses personnalisées. Elle va donc faciliter l’adoption de la tech RH au sens large. L’IA n’est pas une spécialité réservée au département informatique, elle concerne tout le monde, dans tous les secteurs d’activité.
Gains de productivité et temps économisé
Une autre promesse de l’IA est le gain de productivité. Selon une étude de Zoom.ai, l’IA permettrait d’économiser 25 heures par salarié et par mois. Ces gains de productivité varient sensiblement selon les métiers et les tâches à réaliser. L’enjeu est de savoir que faire du temps économisé. Par le passé, les révolutions technologiques n’ont jamais tenu cette promesse de nous libérer du temps. Le philosophe Hartmut Rosa l’a bien montré: nous faisons simplement plus de tâches en parallèle, ce qui donne cette impression d’accélération. Une des pistes serait d’utiliser ce temps économisé dans la formation aux métiers du futur. Une autre piste serait d’investir ce temps dans la relation humaine.
Des outils biaisés
L’arrivée de l’IA à grande échelle pose plusieurs questions éthiques. L’étude «Which humans?» de l’Université de Harvard (voir le compte rendu ci-contre) a mis à jour le biais fondamental de ces grandes IA propriétaires. Les chercheurs ont utilisé le questionnaire du 7e World Value Survey, une enquête auprès de 95 000 personnes dans 65 pays, et ont posé les mêmes questions 1000 fois consécutives à ChatGPT4. D’une manière générale, les réponses de ChatGPT ressemblaient à celles des États-Unis, de l’Uruguay, du Canada, de l’Irlande du Nord, de la Grande-Bretagne, de l’Australie, de l’Allemagne et des Pays-Bas. À noter aussi que sur une population mondiale de 8,3 milliards, près de la moitié n’a pas d’accès Internet. Ces populations n’ont donc pas pu donner leurs données pour entraîner les IA génératives. Autre biais: les solutions de ces outils reflètent le passé. Ce qui pose problème si vous essayez de changer votre modèle d’affaires.
Baisse de nos capacités cognitives
Un autre risque majeur est la baisse de nos compétences cognitives et de notre créativité. Plus nous nous reposons sur ces IA pour réfléchir et innover, moins nous utilisons nos capacités cérébrales. Les recommandations de l’IA sont des aides à la décision. Elles sont souvent suivies aveuglément, sans regard critique. Un autre danger concerne les jeunes professionnels. Comme ils apprennent le métier en réalisant des tâches simples, aujourd’hui confiées à l’IA, ils n’ont plus la possibilité d’acquérir de l’expérience pour devenir un jour des professionnels aguerris.
Sécurité, environnement, coûts
Il faut aussi mentionner le risque majeur de la sécurité des données. Un des rôles RH est de veiller à cet usage éthique et conforme aux législations en termes de protection des données. L’enjeu environnemental est énorme. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’ensemble des centres de données dans le monde représentait environ 1,5% de la consommation mondiale d’électricité en 2024. Le coût de ces IA est aussi en train d’augmenter. Si le coût du Token (unité de base du langage utilisé par les IA) a baissé en raison de la forte concurrence entre les acteurs, la consommation explose. Selon une étude d’IBM, le coût moyen de l’utilisation de l’IA pour les entreprises a grimpé de 89% entre 2023 et 2025.
Feuille de route
Un autre risque majeur serait de ne pas s’intéresser à ces outils d’IA génératives et de se retrouver sur le bas-côté dans quelques années. Concrètement, le modus operandi des entreprises qui adoptent ces outils est le suivant (lire aussi l’interview en pp. 22-27). Elles commencent par former leur personnel au potentiel de ces outils tout en les rassurant sur leur avenir professionnel. L’IA ne va pas supprimer les emplois. Elle va changer les tâches et la structure de l’emploi. La deuxième étape est de choisir les outils. IA propriétaire (ChatGPT, Copilot, Gemini, Claude Business) ou Open Source (Qwen, Kimi, GLM, OpenAI OSS, Mistral, Apertus, Euria)? Infrastructure locale ou dans le Cloud? La prochaine étape est de rédiger une charte et des directives. Selon le Baromètre RH du canton de Vaud 2026, 62% des sondés utilisent de l’IA mais 7 entreprises sur 10 n’ont pas rédigé de politique pour encadrer leur utilisation. Une autre bonne pratique est de créer une bibliothèque interne de prompts. Ensuite, il s’agit d’entrer dans les cas pratiques pour déterminer les domaines où l’IA permettra les meilleurs gains. Enfin, de plus en plus d’entreprises nomment un AI Builder, une personne responsable de toute l’infrastructure IA de l’entreprise.
Gestion du changement
Comme par le passé, le plus grand défi est d’accompagner les humains dans cette transformation. 70% des projets de transformation échouent en raison du facteur humain. Selon Nickle LaMoreaux, CHRO (Chief Human Ressources Officer) du géant IBM, le défi de l’IA est 15% technologique et 85% humain. Les formations les plus répandues, citées dans le livre de Ben Eubanks (voir la référence ci-dessous) sont les formations sur les compétences techniques liées à l’IA, les soft skills et les enjeux éthiques.
Gestion administrative RH
Dans le domaine RH, tous les métiers vont être impactés. Les chatbots permettent de répondre aux questions administratives (vacances, absences, salaires, caisses de pension, avantages annexes). Il existe aussi des outils de planification (workforce planning). Par exemple, l’algorithme peut aider les collaborateurs à échanger les tranches horaires avec les collègues les plus susceptibles d’accepter la rotation.
Talent Acquisition
Le recrutement est le domaine avec le plus d’applications concrètes aujourd’hui. Le principe est de trouver le bon équilibre entre les avantages des outils IA et les avantages de l’intervention humaine. Ces outils sont très fréquents dans le sourcing, le matching et les assessments. Là aussi, les chatbots permettent aux candidats d’avoir des réponses à leurs premières questions sur le salaire, la spécificité du job et sur la culture d’entreprise. Aux États-Unis, la compagnie aérienne Southwest Airlines économise plus de 90 000 heures par année avec ces chatbots durant le recrutement. Ils utilisent aussi l’IA pour créer des talents pools.
Formation et gestion des talents
L’utilisation de l’IA permet de comprendre ce que les personnes en formation regardent, qu’est-ce qui les impactent et quelles sont leurs préférences. L’idée est d’augmenter l’impact des contenus proposés et de personnaliser le parcours de formation. Pour la gestion des carrières, les outils IA permettent une plus grande granularité dans la connaissance des compétences de votre organisation. Cela aide à créer des équipes ou des programmes de relève et à identifier les besoins de compétences futurs.
Le futur des RH
Dans ce futur du travail hybride Homme-IA, les compétences humaines suivantes vont gagner en importance: créativité, curiosité, compassion, pensée critique et collaboration. Dave Ulrich parle d’ingénuité humaine. Il décline cette capacité humaine en quatre volets: une vision de l’avenir, l’innovation dans le présent, l’émotion et l’empathie dans les relations et la sagesse et le jugement dans les décisions.
Le futur du travail
Dans un avenir plus lointain, l’arrivée de l’IA pose des questions sur la place du travail dans la société. Le philosophe écossais John Danaher (voir la référence ci-dessous) estime que l’obsolescence humaine est imminente. L’histoire des révolutions technologiques est là pour le prouver. En 1800, 60% de la population des pays de l’Occident étaient des agriculteurs. Ils ne sont plus que 3% en 2026. Aujourd’hui, 50% des transactions boursières sont effectuées par des algorithmes et des robots. L’augmentation des connaissances est telle qu’une IA est bien plus performante qu’un humain dans plusieurs domaines. Les médecins et les avocats sont directement menacés. Même la récolte de fruits, une tâche difficile pour une machine, est en train d’être robotisée.
Se préparer à un monde sans travail
Selon l’étude Osborne et Frey, 47% de tous les métiers aux USA seront entièrement automatisés d’ici à 2040. PwC estime que 100 millions de jobs sont menacés dans le monde ces 20 prochaines années. Selon un scénario, la transition vers un monde sans travail se fera par étapes. De 70 à 80% de travailleurs, on passera à 30-40% puis à 10%. John Danaher imagine deux scénarios utopiques pour ce monde sans travail. Le premier est l’utopie du Cyborg. Dans ce scénario, l’être humain va fusionner avec la technologie pour garder la main. Ce seront des implants technologiques dans la biologie humaine. Nous deviendrons plus robustes, peut-être même immortels. Le deuxième, le préféré de John Danaher, est l’utopie virtuelle. Là, l’humanité va se retirer dans un monde de jeux virtuels. Au lieu d’être obsédés par le travail, nous deviendrons les maîtres dans l’art de jouer.