«Nous allons faire des faux tigres...»
Comment interpréter cette citation tirée de la pièce «Histoire du Tigre» de Dario Fo? L'analyse de Fabien Noir, comédien et consultant.

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Un habitant: «Comment on peut faire? On n’a que deux tigres, on ne peut pas aller partout!»
Moi: «Nous allons faire des faux tigres…»
Un habitant: « Qu’est-ce que c’est que ça, comment ça des faux tigres?»
Moi: «Et bien c’est simple, nous avons des modèles, on va faire des grosses têtes, des grosses caboches en carton-pâte, tout un emplâtre de coller de papier. Et puis on va faire des masques avec des orbites, des yeux, exactement pareils à ceux de la tigresse et du petit. Et à l’intérieur on fait une mâchoire articulée. Quelqu’un met la tête dedans, comme çà et puis avec les mains il fait *wroaaah-wroaah-wrooaah*! Un autre se met derrière, là clac, derrière un autre et un autre encore derrière, celui-là il fait la queue avec son bras… Ensuite on met une belle couverture jaune par-dessus, oui, avec des rayures noires. Faut la prendre bien longue, parce que six pieds pour un tigre ça risque de faire louche. Ensuite il faut apprendre à rugir; alors tous ceux qui vont faire les faux tigres, vous allez vous mettre de ce côté.
[…] Voilà, c’est l’école. Et les maîtres de l’école, ce sont les tigres. Allez, montrez leur comment on rugit…»
Interprétation managériale de l’extrait
Dans «Histoire du tigre», un soldat blessé recueilli par un village découvre une communauté confrontée à un problème simple mais redoutable: comment résister aux soldats qui pillent régulièrement les villages environnants? Les habitants disposent d’un atout inattendu amené par ce soldat: deux tigres, la mère et son petit. Mais ces animaux ne peuvent évidemment pas être présents partout à la fois et se multiplier pour secourir douze villages. La solution qui va émerger est aussi ingénieuse que rudimentaire: fabriquer de faux tigres à partir de carton, de colle et de papier, puis apprendre aux villageois à imiter leur rugissement. Très vite, cette stratégie fonctionne! Les soldats, persuadés d’être attaqués par des fauves, prennent la fuite. La solution est simple, mais redoutablement efficace.
Cette scène constitue une métaphore étonnamment précise d’un concept étudié en sciences de gestion: le bricolage organisationnel. Deux mots qui habituellement ne cohabitent pas non? Le principe sous-jacent est élémentaire et puissant: face à des contraintes de ressources, les acteurs ne cherchent pas nécessairement à obtenir les moyens idéaux: ils réutilisent plutôt ce qu’ils ont sous la main pour créer des solutions nouvelles.
Focus sur la théorie du bricolage organisationnel
Bien que le concept de bricolage organisationnel trouve son origine dans les travaux de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss («La Pensée sauvage», 1962, ed. Plon), le concept a été introduit dans la littérature économique en entrepreneuriat par Ted Baker et Reed Nelson (2005). Ils définissent le bricolage entrepreneurial comme le fait de «faire avec ce qui est à portée de main» et cela présuppose de trois principes fondamentaux:
- Faire avec les ressources disponibles plutôt que rechercher des moyens idéaux
- Recombiner et détourner les ressources existantes pour de nouveaux usages
- Agir malgré les contraintes, en transformant les limitations en opportunités d’innovation
J’aurais pu choisir l’innovation frugale comme théorie, mais je trouve la dichotomie de vocabulaire de ce concept intéressante 😉.
Le bricolage comme compétence stratégique dans les organisations contemporaines
Dans la logique traditionnelle du management stratégique, lorsqu’une organisation fait face à un enjeu, un réflexe est souvent de chercher à acquérir les ressources nécessaires pour le résoudre: plus de budget, plus de technologie, plus de personnel. La scène des faux tigres propose exactement l’inverse: les habitants ne cherchent pas davantage de tigres, ils utilisent ce qu’ils ont déjà sous la main. Cette logique correspond à la capacité à recombiner des ressources existantes pour répondre à un problème nouveau. La question n’est plus: «De quelles ressources avons-nous besoin?»; elle devient: «Que pouvons-nous faire avec celles que nous avons déjà?». Il y a donc un esprit d’enquêteur qui se focalise sur les capacités déjà existantes, qu’elles soient exploitées ou non par l’organisation.
Dans la recherche en management, le bricolage apparaît souvent dans les situations caractérisées par deux facteurs:
- une rareté de ressources ou de capacités (physiques, matérielles, financières)
- un environnement incertain et complexe ou une difficulté à prévoir.
C’est précisément la situation décrite dans la pièce de Dario Fo: le village n’a ni armée ni fortifications et il doit pourtant faire face à des forces militaires bien supérieures. La stratégie adoptée repose donc sur une tactique simple: transformer une faiblesse en avantage stratégique. Le tigre devient une ressource symbolique et ce n’est plus seulement l’animal qui fait peur, mais l’idée du tigre. Une exceptionnelle mise en œuvre d’une autre théorie, le modèle de Cynefin, et le passage de complexe à compliqué!

L’école des tigres: une compétence stratégique d’imitation collective
Un autre élément remarquable dans la scène est son caractère collectif. La solution devient rapidement une pratique partagée et en quelle que sorte, elle s’institutionalise. Les habitants organisent une véritable formation: «Voilà l’école… les tigres montrent comment on rugit.». J’aurais envie de parler d’académie du rugissement stratégique. Ce moment visuellement fort, que j’ai eu la chance de jouer sur scène en 2014, est souvent joué de manière burlesque sur scène. Il révèle en réalité une dynamique organisationnelle très moderne: l’innovation (l’idée, le principe… mettez le mot qui vous sied) devient durable lorsqu’elle se transforme en pratique collective et sert les intérêts communs.
La scène illustre également un principe fondamental de l’innovation: l’art d’imiter intelligemment. Dans les organisations pour lesquels j’ai eu la chance de travailler, l’innovation n’est pas toujours une invention radicale. Elle consiste souvent à observer un modèle efficace déployée hors de votre domaine d’activité stratégique originel, puis à le reproduire ou à l’adapter à votre contexte. Dans la pièce, les villageois observent un phénomène simple: les soldats ont peur des tigres. Ils ne cherchent pas à reproduire l’animal parfaitement, ils reproduisent seulement les éléments qui produisent l’effet recherché: les yeux, le masque, le rugissement. Autrement dit, ils pensent MVP (Minimum Viable Product) et ils reproduisent la perception du tigre. En entreprise, cette logique de valeur perçue est omniprésente dans le marketing qui l’exploite à merveille (je sais, j’étais responsable marketing 😊).
Le bricolage organisationnel n’est pas seulement une technique ou un processus d’innovation. C’est aussi une compétence stratégique. Dans un monde marqué par l’incertitude et la rapidité du changement, le fameux VICA, les organisations ne disposent pas toujours des ressources idéales pour agir. Les entreprises les plus efficaces sont celles qui savent improviser avec ce qu’elles ont. Les faux tigres en sont une parfaite illustration car la solution fonctionne par sa rapidité à mettre mise en œuvre, son faible coût et sa facilité à être reproductible. Dans notre monde économique, cela pourrait se traduire par exemple par des approches pragmatiques ou lowtech telles que:
- des équipes innovation qui prototypent avec des matériaux simples, du carton, des playmobils…
- des start-ups qui utilisent des outils open-source pour lancer un service plutôt que coder l’ensemble de la solution
- une équipe RH qui débute avec un fichier excel partagé dans un département au lieu d’acheter une solution cloud pleine de fonctionnalités
En prenant du recul sur la pièce de Dario Fo, j’aurais tendance à la considérer comme une satire politique dans le sens où elle critique les dogmatismes stratégiques et célèbre l’ingéniosité populaire. Ce faisant, elle peut être interprétée comme une métaphore moderne de l’innovation organisationnelle. La morale est simple: l’innovation ne naît pas toujours dans les laboratoires ou les bureaux d’études qui en portent la responsabilité; elle peut surgir dans une partie décentralisée (c.a.d. un village) avec des moyens auxiliaires (du papier, de la colle…) et un peu d’imagination. Au fond, la stratégie des faux tigres repose sur une intuition qui reste(-ra) d’une grande actualité: les contraintes ne sont pas seulement des obstacles; elles peuvent devenir le point de départ de la créativité. Hors être créatif, en stratégie, cela maintient votre avantage concurrentiel et votre création de valeur pour vos parties prenantes.
Avoir du tigre en soi
Je ne pouvais conclure cette rubrique sans prendre au vol une expression de la pièce: il faut «avoir du tigre en soi». Caresser cette idée (et pas le tigre 😉) renvoie à la capacité de résister, de ruser et d’inventer face à l’adversité. Transposé dans le langage du management contemporain, je parlerais très probablement de capacité d’adaptation, ou plus précisément de la faculté à transformer les ressources disponibles à l’instant présent en solutions inattendues pour demain. Les habitants du village n’avaient que deux tigres et ils ont inventé une armée. Alors si je devais retenir une leçon managériale de cette fable théâtrale, elle pourrait tenir en une question très simple que je vous offre: combien de faux tigres dorment encore dans vos organisations, faute d’imagination pour les inventer?
Ressources complémentaires
Ouvrage de référence: Bricolage – a systematic review, conceptualization, and research agenda, Sara Mateus &Soumodip Sarkar, Entrepreneurship & Regional Development, 2024
Podcast: Modèle de Cynefin