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Jean-François Chanlat renverse la table

Jean-François Chanlat aborde, dans ses deux derniers livres, la nécessité d'un élargissement de la vision anthropologique en gestion, face à la marchandisation des rapports de travail. Il critique aussi les dérives de la recherche académique actuelle.

Interviewer Jean-François Chanlat est un exercice difficile. Le personnage en impose. Il a publié plus de trente ouvrages dont: «L’individu dans l’organisation. Les dimensions oubliées» en 1990 et «Sciences sociales, management et sociétés: plaidoyer pour une anthropologie élargie» en 2022. La même année, il reçoit le prix de la fédération internationale des sciences administratives (IFSAM) pour «sa contribution exceptionnelle sur le plan international». Il a aussi connu personnellement plusieurs ténors de son champ académique: Michel Crozier, Renaud Sainsaulieu et Eugène Enriquez par exemple. En entretien, Jean-François Chanlat parsème ses réponses de références à Henry Fayol, Alain Touraine ou Simone Weil. Et il part du principe qu’un rédacteur en chef d’un magazine RH (même suisse) connaît ses classiques et sait distinguer les écoles de pensée.

Nous le rencontrons en avril 2026 à l’Université de Fribourg en marge d’une session de la cure de philosophie pour cadres, une formation continue animée par le professeur de GRH Éric Davoine. Pendant près d’une heure, il a partagé son regard critique sur certaines pratiques du management contemporain. Sa pensée fuse, son débit est élevé et les pauses rares. Surtout quand on le lance sur un sujet qu’il affectionne.

Marchandisation

La principale critique portée par Jean-François Chanlat aux méthodes managériales modernes est de se focaliser uniquement sur la dimension économique. Cette conception purement marchande de l’action humaine au travail ne retient que la performance, l’efficience, le chiffre, la norme et, infine, la marge bénéficiaire. Il explique: «Ce modèle est récent à l’aune de l’histoire de l’Humanité puisque celle-ci a passé près de 95% de son temps au sein de sociétés de cueilleurs-chasseurs. C’est vers 10 000 avant Jésus-Christ, au moment de la révolution néolithique, que le changement va permettre, comme le montre l’archéologue et préhistorien français Jean-Paul Demoule, les développements futurs qui vont conduire au capitalisme historique que nous connaissons. Cette période correspond au début de la sédentarisation de l’espèce humaine qui se met à pratiquer l’agriculture, à développer le commerce, les villes et met en place une division du travail plus élaborée.»

Croissance et environnement

La révolution industrielle de la fin du XVIIIe siècle accélère le mouvement. De 300 millions en l’an zéro, la population mondiale progresse à 1 milliard en 1800 puis grimpe soudainement à 8 milliards en 200 ans. En parallèle, les effets de l’économie humaine sur l’environnement s’aggravent. Durant notre entretien, Jean-François Chanlat dénonce à plusieurs reprises ce lien entre croissance économique, logique marchande et dégâts sociaux et environnementaux. «En marchandisant les rapports de travail, nous avons tué la confiance, rendu le Bien commun obsolète et détruit les collectifs. Sans un rééquilibrage des valeurs: solidarité, fraternité, réciprocité, respect de l’environnement… nous allons droit dans le mur», prévient-il.

Dimensions oubliées

Dans «Homo anthropologicus» paru en 2023, il propose donc de rééquilibrer les approches gestionnaires en considérant les dimensions «oubliées» de l’être humain au travail. L’être humain n’est pas uniquement un agent qui cherche à améliorer sa performance (et celle de l’entreprise), guidé par l’argent et la réussite. Il est en réalité un sujet complexe, avec des dimensions sociales et politiques, linguistiques, spatio-temporelles, historiques, symboliques, corporelles et éthiques. En dépit des discours officiels, ces dimensions ne sont pas souvent réellement prises en compte par les dirigeants, les managers et les écoles de gestion.

Ce managérialisme, comme on l’appelle aujourd’hui, a d’ailleurs envahi tous les pans de nos sociétés. Aujourd’hui, on gère tout, nos enfants, nos vacances et nos loisirs. Nous comparons nos performances sportives sur l’application Strava. Nous notons les restaurants, les chauffeurs Uber et les destinations de voyages. La logique de marché prime sur tout le reste. Au travail, les indicateurs qui comptent sont l’EBITDA (bénéfices avant impôts), la productivité, l’absentéisme et la masse salariale. 

En termes de management, cette logique financière ne tient pas compte de la réalité du terrain: ce passage délicat entre le travail prescrit et le travail réel, bien mis en évidence par les sciences du travail. Pour produire un travail de qualité, l’être humain doit mobiliser des ressources non-financières (son corps, son sens esthétique, son éthique du métier, sa capacité à collaborer et sa créativité). Jean-François Chanlat montre aussi que l’être humain n’est pas une machine rationnelle froide. Il cite les travaux d’Elton Mayo, de Mary Parker Follett, d’Henri Fayol, d’Eugène Enriquez ou de Christophe Dejours. «Nous avons aussi besoin de reconnaissance, d’attention et de bonnes relations. Aujourd’hui, cette dimension humaine est mise à mal. Ce n’est pas un hasard si la confiance et la coopération sont des thèmes qui reviennent à la mode», sourit Jean-François Chanlat.

Appauvrissement de la langue

Il souligne également l’importance du langage et de la langue à travers les mots utilisés, l’accent, l’intonation, ces derniers ayant aussi une importance dans l’action du travail. Or nous assistons à une uniformisation du langage en entreprise et à une utilisation croissante de mots anglais, regrette Jean-François Chanlat. Nous envoyons des mails (courriels), des newsletters (bulletins) et des posts LinkedIn… Pour souder les liens, nous partons en «team building» et pour motiver les troupes nous présentons des «bullet points» lors d’une «conf call». Cette novlangue managériale entraîne un appauvrissement non seulement de notre langue, mais aussi de notre capacité à communiquer et à créer du lien.

L’université en crise

L’entretien touche à sa fin. Jean-François est intarissable. Il souhaite encore nous parler de son dernier livre: «Contre l’amnésie. Les sciences administratives de langue française de Saint-Simon à nos jours», publié en 2025. En remontant le fil des études organisationnelles et des sciences de gestion de langue française, il critique la concurrence exacerbée qui règne aujourd’hui entre les chercheurs et les universités. Là aussi, la logique gestionnaire a pris le dessus. Ce sont souvent le nombre de publications qui comptent et plus leur pertinence, «Les études scientifiques sont peu lues, notamment par les praticiens», tonne-t-il.

L’hégémonie est exercée aujourd’hui par les revues scientifiques américaines. Et tous les coups sont permis pour y figurer. Le classement de Shanghai, lancé en 2003, classe les universités mondiales sur des critères liés à la qualité et la notoriété de la recherche et privilégie la langue anglaise. «L’ironie de l’histoire est que ce classement, établi d’abord uniquement pour les étudiants chinois, est aujourd’hui négligé par les autorités chinoises, qui exigent désormais au moins un tiers des publications en chinois pour une promotion universitaire en Chine.» Dans son livre, Jean-François Chanlat regrette la soumission de notre champ linguistique à cette hégémonie et l’ignorance grandissante des travaux en sciences sociales de langue française. Lui n’a plus rien à perdre. Son sillon est creusé depuis longtemps. Il peut dire tout haut, ce que de nombreux cher- cheurs pensent tout bas. Il prône un multilinguisme raisonné. Le rayonnement des plateformes scientifiques de langue française comme Cairn ou Erudit, ainsi que l’Initiative d’Helsinki sur le multilinguisme dans la communication savante, montrent que cette réaction est partagée par d’autres univers linguistiques.


Jean-François Chanlat:

Homo Anthropologicus. La gestion à l'épreuve de la condition humaine. Editions EMS, 2023, 237 pages.

Contre l'amnésie. Les sciences administratives de langue française de Saint-Simon à nos jours. Editions EMS, 2025, 344 pages.

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Marc Benninger est le rédacteur en chef de la version française de HR Today depuis 2006.

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